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Berceau de notre civilisation ? Mère nourricière ? Ou monstrueux et gigantesque cimetière marin ? La mer Méditerranée est probablement tout cela. Nous trouverons des éléments de réponses dans un magnifique “Atlas des migrations en Méditerranée, de l’antiquité à nos jours” chez Actes Sud. Une somme précieuse et, à ce jour, sans équivalent.
Cet ouvrage collectif réalisé sous la direction de Virginie Baby-Collin, Sophie Bouffier et Stéphane Mourlane, et la collaboration de plus de soixante-dix spécialistes, nous raconte l’histoire des migrations autour du bassin méditerranéen, en s’appuyant sur des représentations cartographiques, et en adoptant une approche thématique, et non chronologique, ce qui autorise une lecture fractionnée.
Les auteurs nous dévoilent comment les mouvements de populations ont modelé et transformé les sociétés méditerranéennes sur le temps long. Leur travail s’articule autour de trois axes.
Le premier correspond à l’étude des moyens qui permettent les migrations : les routes maritimes et terrestres avec superposition des routes commerciales et migratoires mais aussi des routes de traverse, les frontières qui jouent un rôle capital, et qui limitent aujourd’hui la libre circulation dans le sens sud-nord, les ports berceaux d’un cosmopolitisme, les lieux d’accueil, enfin les cadres juridiques qui tentent de réguler, et politiques qui conditionnent.
Le deuxième axe concerne les acteurs de la mobilité à toutes les époques, individus, groupes sociaux, ethniques ou religieux.
L’importance démographique des différents mouvements apparaît : fréquence des voyages, leurs durées, les retours éventuels avec parfois des déplacements multiples. Les causes sont analysées : activités économiques et commerciales, enjeux politiques, causes culturelles et touristiques.
Le troisième axe analyse les modalités de contact entre les communautés locales et les nouveaux arrivants. Il montre comment l’évolution des phénomènes migratoires aboutit à des transferts culturels dans les arts, la gastronomie, les sciences ou les sports, avec un partage des valeurs telles que l’hospitalité et la force des liens intergénérationnels. La complexité des sociétés plurielles est abordée, avec les processus mémoriels, les mariages mixtes, les nationalisations, tout cela entraînant souvent discriminations et rejets. Les relations entre les différents acteurs, les influences relatives des uns sur les autres sont exposées ainsi que le fait que – quel que soit le secteur d’activité – l’époque ou le lieu, l’apport d’une main-d’œuvre venue d’ailleurs constitue toujours un puissant levier de dynamisme économique.
Enfin, les relations du monde méditerranéen avec les autres zones géographiques, par exemple l’Orient ou l’outremer sont également analysées.
Au moment où le phénomène de l’immigration déclenche des réactions violentes et provoque un clivage au sein de nos sociétés, cet ouvrage donne les éléments permettant de prendre un certain recul et d’analyser le processus dans un contexte élargi, tant dans le temps que dans l’espace.
À l’évidence, l’histoire des migrations en Méditerranée n’est pas celle d’un conte de fées, même si les mouvements migratoires n’ont pas toujours été liés à des crises.
Très souvent, elle a été marquée par la souffrance des migrants. Souffrance des exilés qui abandonnent leur terre natale et leurs familles lorsqu’il s’agit d’une migration imposée, souffrance des clandestins qui partent pour des voyages difficiles, périlleux, mortifères, souffrance des emprisonnés dans des camps, de ceux qui n’ont eu d’autre choix que de vivre dans des bidonvilles. Souffrance à cause de la marginalisation des émigrés et du rejet des populations locales.
La lecture de l’ouvrage nous fait aussi comprendre que les conditions des migrations ont évolué en fonction de facteurs sociaux, économiques, politiques ou militaires.
Cette évolution n’est pas linéaire, définitive. On peut trouver des répétitions, des retours en arrière. Citons pour exemple les lazarets, établissements au sein desquels étaient soumis à une période de quarantaine les passagers, équipages et marchandises acheminés par voie de mer en provenance des ports touchés par les épidémies : jadis la peste ou le choléra. Cela nous revient aujourd’hui sous la forme de lieux d’isolement pour les voyageurs à cause de la pandémie due à la Covid 19.
Nous trouverons dans cet ouvrage des clés pour mesurer combien les migrations et les migrants ont influencé les structures et les modes de vie autour du bassin méditerranéen.
L’Atlas des migrations est un ouvrage aussi précieux pour les béotiens en quête de leurs racines, que pour les chercheurs, les universitaires qui s’intéressent aux perspectives des flux migratoires durant trois mille ans d’histoire. À la lecture de ce livre, le mot de Winston Churchill fait sens : “Plus vous saurez regarder loin dans le passé, plus vous verrez loin dans le futur.” Comme nous l’avons écrit dans le “Manifeste” de notre association :

Nous redoutons ce qui est différent. C’est parce que nous sommes incapables d’ouvrir nos yeux, que nous fermons nos bras. Nous devons accepter que le patrimoine culturel, spirituel, la sagesse de nos origines, soient enfouis dans les profondeurs de cette Méditerranée qui est notre part commune, notre monde commun. Le sang qui coule dans nos veines pulse de nos racines mésopotamiennes, égyptiennes, juives, grecques, romaines, chrétiennes et musulmanes. Sur toutes les rives de notre Méditerranée, “Mare Nostrum”, nous sommes frères et sœurs. Elle est une mer, une lumière universelle qui nous guide et nous unit.

En résumé, la lecture procure un énorme plaisir tant par l’intérêt de son contenu que par la richesse de ses illustrations, le glossaire, la bibliographie, l’index et surtout l’érudition des contributeurs. Il nous paraît intéressant de la compléter par une autre publication récente des éditions Actes Sud : “Une Histoire des inégalités de l’âge de pierre au XXIe siècle” de Walter Scheidel qui aborde le volet économique et social, et surtout l’ouvrage de Raphaël Doan, que nous avons chroniqué : “Le Rêve de l’assimilation. De la Grèce antique à nos jours.
Tout concourt à faire de cet atlas une œuvre désormais incontournable sur le phénomène migratoire en Méditerranée, et surtout sur le cosmopolitisme. Comme le disait le philosophe Diogène de Sinope : “l’homme sage ne saurait pas nature se sentir appartenir à une seule cité (polis)”…

Robert MAZZIOTTA
contact@marenostrum.pm

Sous la direction de Virginie Baby-Collin, Sophie Bouffier, Stéphane Mourlane, “Atlas des migrations en Méditerranée : de l’Antiquité à nos jours”, Actes Sud, 03/02/2021, 1 vol. (283 p.), 35,00€.

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