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Quel talent que celui de Yamen Manaï !
Ce jeune ingénieur tunisien, spécialiste des technologies de l’information, vit à Paris, écrit en français et se veut citoyen du monde. Ses trois premiers romans, parus aux Éditions Elyzad, ont tous été récompensés par des prix littéraires : “La marche de l’incertitude” en 2010, “La sérénade d’Ibrahim Santos” en 2011 et “L’Amas ardent” fut, en 2017, lauréat du “Prix des cinq continents de la francophonie”.

Sur la couverture du livre, une photographie, en très gros plan : l’œil d’un chien, au regard aussi profond qu’indéfinissable, comme une interrogation muette adressée au monde des humains. Cette histoire d’amour d’un adolescent tunisien pour son chien est entièrement écrite à la première personne.
L’unique narrateur a tout juste quinze ans. Nous ne connaîtrons pas son nom. Il fait face à un avocat commis d’office, puis à un psychiatre. Son passage devant un tribunal pour mineurs est imminent.
En dix-neuf courts chapitres, et un jeu de questions reformulées s’instaure avec ses interlocuteurs, un échange dont il reste le maître. Pour le lecteur, son histoire se dessine. Il le reconnaît : “Je ne suis pas de ces familles qui ne se reproduisent qu’entre elles, de ces gens qui regardent se décomposer le pays depuis leur sérail, n’usant de leur influence et de leur argent que pour élever davantage le dernier étage de la tour qu’ils occupent”.
Il a grandi dans une famille de banlieue entre une mère aimante mais soumise, et un père longtemps absent, brutal et frimeur. Les châtiments corporels ont tenu lieu d’éducation. Replié sur lui-même, il s’est réfugié dans ses études et la lecture, acquérant une solide culture littéraire. Il s’est longtemps vengé de ses propres frustrations en massacrant les mouches, manifestant un sadisme aux antipodes de son réel amour pour les animaux.

La trame relève du fait divers. Ce gamin intelligent et solitaire, découvre un sentiment intense en adoptant un minuscule chiot abandonné qu’il va élever : “Pour la première fois, j’ai senti qu’une âme habitait mon corps”. Mais trois ans plus tard, Bella, bien mal accueillie, très mal tolérée, dans la maison familiale disparaît…
Implacable justicier, il va alors la rechercher et venger sa mort. Cette explosion de colère va le mener devant la justice…Le roman pourrait n’être que le récit d’une révolte d’adolescent face à la perte cruelle de l’animal qu’il chérissait, mais en réalité c’est la situation d’un pays que le garçon dénonce.
Yamen Manaï à travers les propos de son personnage va dresser un état des lieux sans concession d’une Tunisie des banlieues populaires, abandonnée par ses élus et ses élites. Si, dans la cellule familiale l’autorité parentale s’exerce à travers les coups, cette violence se répercute aussi dans les établissements scolaires publics où les enseignants, peu formés, n’arrivent pas à se faire respecter : “Gifles, coups de bâton, coups de pied, mots qui cognent, phrases qui blessent.”

Le désespoir a gagné les jeunes diplômés des quartiers qui – faute d’emploi – optent pour le suicide. Les autres attendent, non du travail, mais de l’argent facile. Le statut de la femme, dont pouvait s’enorgueillir le Président Habib Bourguiba, semble resté lettre morte. Même pourvues de professions leur assurant une indépendance financière, elles demeurent au foyer des servantes soumises, privées de paroles, voire violentées.
Les croyants ont délaissé des valeurs de spiritualité, d’amour et de foi pour suivre la dérive islamiste. La religion se limite à l’observation scrupuleuse des hadiths : ” Vous savez ces paroles qu’on a écrites quasi trois cents ans après la mort du prophète… Il y a des gens qui passent leur vie à déterminer leur authenticité, à jauger si ces chaînes sont fortes ou faibles, sans jamais les mettre en doute, sans dire que ce sont des chaînes à briser”. Le père du narrateur, docteur en civilisation arabo-musulmane, réfute dans l’intimité l’existence de Dieu !

Saleté, pollution ont envahi les plus beaux sites du pays : rues défoncées, égouts dégorgeant, oueds charriant déchets toxiques et ménagers… “Vous connaissez la forêt de Radès ? Ce fut une forêt, il n’en reste plus qu’une décharge à ciel ouvert… La vérité, c’est qu’on ne mérite pas une si belle nature. La vérité, c’est qu’on ne mérite pas un si beau pays.” Les animaux, eux-mêmes, triste métaphore d’une vieillesse délaissée, croupissent dans des zoos, livrés au caillassage de gamins désœuvrés.

Dans son dernier roman, “L’Amas ardent”, Yamen Manaï ne ciblait pas la Tunisie. ll le fait dans “Bel abîme”. Mais son constat amer, qui prend dans la bouche de son personnage les tonalités d’une diatribe virulente, peut s’appliquer à bien d’autres régions du monde. Comme dans ses précédents œuvres, “Bel abîme” prend alors des allures de conte philosophique que précise la vengeance du narrateur. Il cible clairement, en hiérarchisant les responsabilités, la main des coupables de la mort de Bella : l’employé pitoyable, le père méprisable, l’édile servile, le ministre corrompu… Le sort des chiens errants abattus aujourd’hui afin qu’ils ne transmettent pas la rage ne préfigure-t-il pas, dès lors, ce qui attend demain tout peuple de la misère, nourri de frustrations et dépourvu d’espérance ?
La lucidité de l’enfant révolté ne laisse planer aucun doute : la rage est déjà là.
En témoigne la solidarité que manifeste le peuple de la Médina pour dissimuler le jeune fugitif à ses poursuivants.
“Bel abîme” pourrait paraître une œuvre profondément pessimiste : “J’ai appelé de tout mon cœur mon pays et je nous ai plaints… Je lui murmurai que l’un comme l’autre nous étions un bel abîme dans lequel les rêves se sont échoués…”

Pour faire tomber un autocrate, la Tunisie a vécu une révolution. Mais encore fallait-il que les mentalités soient prêtes à la faire. Les cris de la rue ont pu être efficaces, ils ont chassé Ben Ali en janvier 2011, inaugurant le Printemps arabe. Mais dans les faits, qu’est ce qui a changé ?
Pourtant, Yamen Manaï semble conserver des lueurs d’espoir. Et elles sont dans la naissance d’un sentiment. Détenir un bien qu’on chérit – fusse un chien –, mais aussi bien une famille, une cause, un pays crée la motivation. Et la culture éveille les consciences. Bien sûr, l’auteur le reconnaît lui-même : les livres ne suffisent pas à transformer une société. Mais c’est le devoir des écrivains, des philosophes, des poètes d’essayer d’y contribuer : “OK, lire ne rend pas immortel, je vous l’accorde, mais ça rend moins con, et ça, c’est déjà beaucoup”.
Yamen Manaï a pour sa terre d’origine un amour profond. Alors, il fait son job avec fougue et détermination ; homme des Lumières dans les ténèbres.

Christiane SISTAC
articles@marenostrum.pm

Manaï, Yamen, “Bel abîme”, Elyzad, 02/09/2021, 1 vol. (120 p.), 14,50€.

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1 Comment

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