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La littérature s’est enrichie d’une figure inoubliable. La femme à la robe couleur de miel, celle qu’on appelle simplement Madame Hayat et que le jeune Fazil rencontre lors d’une émission de télévision où ils sont l’un et l’autre figurants. Elle possède un rire et une désinvolture qui ôtent instantanément tout son sérieux et toute sa grisaille au monde. Un monde qui, dans le roman de Ahmet Altan, fait irrésistiblement songer à celui que Recep Tayyip Erdoğan cherche à mettre au pas, et où l’écrivain a fait lui-même l’objet d’une condamnation à la perpétuité pour avoir prétendument participé au coup d’État manqué du 15 juillet 2016. Condamnation d’ailleurs tout récemment annulée par la Cour suprême de Turquie autorisant Ahmet Altan, le 14 avril dernier, âgé de 71 ans, à recouvrer la liberté après quatre ans et sept mois de détention. C’est donc dans la prison de Silivri à Istanbul que le rire de “Madame Hayat” est né, c’est à travers ses barreaux qu’il s’est échappé, rire libérateur dans lequel le jeune étudiant en lettres entend comme nous entendons “les oiseaux du matin, des éclats de cristal, l’eau claire qui cascade sur les pierres d’un torrent, les clochettes qu’on accroche aux arbres de Noël, une bande de petites filles courant main dans la main.
Le jeune Fazil est un parent éloigné d’Antoine Roquentin, une âme torturée à souhait qui s’interroge sur la manière la moins mauvaise d’entrer, et de ne pas entrer, dans une société où la police peut débarquer chez vous à tout moment et vous mettre à l’ombre. “Est-ce qu’il y a besoin d’avoir fait quelque chose de dénonçable pour être dénoncé ? On te dénonce et ils t’arrêtent, après ça, va essayer d’expliquer que t’es innocent…” Pour habiter le monde sans l’habiter, pour garder ses distances, Fazil qui vient de perdre son père, a choisi les lettres et donc la littérature “plus réelle et plus passionnante que la vie.” Sur les bancs de l’université il fait, quelques jours après avoir rencontré Madame Hayat, la connaissance de Sila. Une romance s’engage entre les étudiants que vient malmener et quelque peu ternir le conte de fées que seront les quelques jours et nuits partagées avec Madame Hayat. Initiation aux plaisirs, initiation à la vie à côté de la vie, au-dessus d’elle.

Le temps changeait de nature dès que je la touchais, l’existence se défaisait de la gangue du temps, celle-ci comme éventrée par un couteau tranchant, dépouillée du passé et de l’avenir, révélant tel le cœur d’un fruit succulent l’instant nu que nous vivions.

De celle dont il s’est épris en une nuit, celle qui pourrait être sa mère ou peut-être sa fille, il ne parvient à rien savoir, rien deviner sinon cette liberté d’échapper à ce qui, dans le regard de l’autre, nous mutile et nous trahit toujours. Quand le temps vient pour Fazil de révéler son attachement pour Sila, ses projets de partir avec elle loin d’un pays où il n’est plus possible de rêver ni de vivre, Madame Hayat amorce comme la mer son retrait, rappelant à elle toutes ses vagues, sa houle et ses écumes.

Elle m’avait emporté loin au-dessus des hommes, de l’histoire de la littérature, dans un lieu réservé aux dieux, et j’avais cru que je l’habiterais toujours. Elle m’avait abusé comme Dieu a abusé Adam, puis au premier péché elle m’avait chassé du paradis. Et quand je lui avais demandé qui elle était, elle m’avait répondu comme Dieu répond à Moïse, “je suis qui je suis”, et n’avait rien dit d’autre. Et, comme Moïse qui ne sait rien de Dieu, je ne savais rien sur elle. Elle me manquait. Elle se passait de moi, et moi je ne pouvais vivre sans elle.

Merveilleuse digression en dehors d’un temps qui partout se referme sur lui-même, ratatiné par ses angoisses, défiguré par ses mesquineries et auquel le panache de cette femme surgie d’on ne sait où redonne un semblant de dignité. Merveilleuse parenthèse qu’incarnent les places fortes, places intenses, places hors du monde qu’habitent tour à tour Fazil. D’abord la chambre de Madame Hayat, de manière transfigurée ; ensuite les cours de Madame Nermin et de Monsieur Kaan à l’université ; enfin la pension où se croisent les créatures les plus improbables : Gülsüm, travesti amoureux d’un cuisinier marié, “le Poète” œuvrant aux destinées d’une revue au risque de sa vie, Mogambo, un grand Noir, vendeur de sacs à main le jour et gigolo la nuit, la petite Tevhide, “ressemblant à une goutte d’eau”. Compagnes et compagnons d’infortune qui sont pour toute dictature, les empêcheurs d’assujettir en rond.

Jean-Philippe de TONNAC
articles@marenostrum.pm

Altan, Ahmet, “Madame Hayat”, Traduit du turc par Julien Lapeyre de Cabanes, Actes Sud, “Lettres turques”, 01/09/2021,1 vol. (267 p.), 22€ ; Epub : 16,99€.

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