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“Cutshin Creek”. Ce titre évoque un western, et la composition de la couverture, dont les ocres crépusculaires rappellent la boue ou le sable du désert, forme un triangle dessiné par les fusils de deux hommes, portés à l’épaule. À la base du triangle apparaît l’héroïne du récit, dont le dynamisme est très marqué : elle chevauche en faisant gicler des gerbes d’eau des flaques. Les sabots du cheval se situent au point de fuite de la route en perspective. L’image, en plan de semi-ensemble, évoque par son cadrage, ses couleurs et ses personnages caractéristiques, les codes du western. Mais, au-delà de la violence représentée, on décèle aussi autre chose, qui excède les limites du genre.

La bande dessinée, qui se présente comme un biopic, doit beaucoup à la connaissance de la civilisation américaine de Séverine Gauthier, docteur en histoire, qui enseigne la civilisation des États Unis à l’université Champagne – Ardenne. Les premières pages, sur un fond beige en harmonie avec les photographies sépia qui s’en détachent, présentent le contexte du récit, en reproduisant d’authentiques documents, légendés avec soin. L’action se situe à l’époque de la Grande Dépression des années 1930, et plus précisément dans le Kentucky, près des mines de charbon des Appalaches, que la crise économique contraint peu à peu à la fermeture. Privés de leur emploi, les mineurs, de petits Blancs illettrés, cherchent à survivre en se lançant dans le trafic d’héroïne. Leurs maisons misérables, dépourvues de tout confort, offrent des conditions proches de celles des pionniers de l’Ouest américain. Farouches, individualistes et sans scrupule, ils n’hésitent pas à tuer pour préserver leur trafic ceux qu’ils considèrent comme des intrus. C’est dans ce contexte qu’intervient l’histoire de Kathryn, une des “books ladies” de l’époque, ces bibliothécaires itinérantes qui, dans le cadre du “Pack Horse Library” initié par Roosevelt, parcouraient près de 300 kms à dos de mule ou de cheval par semaine, pour conserver un lien social avec les familles défavorisées, et apporter la culture dans des endroits isolés. Une action qui s’inscrit dans une région rurale, dépourvue d’électricité, de routes (les seules qui existent sont souvent accidentées, voire impraticables) et de moyens de communication avec le reste de l’état, maintenant les habitants dans une autarcie sauvage.

Les livres apportés par Kathryn, et surtout destinés aux femmes et aux enfants, dérangent profondément les hommes pour qui la place d’une femme est au foyer, et qui considèrent la lecture comme une perte de temps. Parmi les plus ensauvagés, les frères Trivette, des repris de justice qui vivent chez leur mère, font peser un climat de terreur sur la vallée. Il faut tout le courage et la détermination de la jeune Kathryn pour tenir tête à ces figures menaçantes et mener à bien sa mission. Comme dans les westerns, un certain manichéisme oppose le bien au mal, le courage à la lâcheté, l’intelligence à la bêtise, la civilisation à la sauvagerie. Le texte permet de dévoiler un pan peu connu de l’histoire américaine, où les femmes ont joué un rôle déterminant, dans la défense des valeurs humanistes. Séverine Gauthier dresse ici le portrait de l’une d’elles, une héroïne forte, une figure d’exception, s’obstinant malgré les réticences de son entourage et les attaques dont elle fait l’objet, dans un monde chaotique, magnifiquement illustré par Benoît Blary. Les tonalités douces de ses aquarelles, traitées dans un camaïeu de bruns et de jaunes, contrastent avec la violence du récit et des personnages. La couleur du sang, d’un vermillon clair nuancé de rouille, s’en trouve elle-même adoucie. La progression du récit fait évoluer l’image des rousseurs de l’automne aux teintes plus froides, nocturnes et contrastées de l’hiver. L’élégance de son trait s’attache aussi bien à manifester la beauté du visage de Kathryn et celle des paysages, mais aussi l’expressivité de certains, animés par la fureur, que la misère et les conditions frustes de ces existences. La structuration des planches et le tressage des vignettes révèlent la maîtrise de l’artiste, tandis que le montage vif et nerveux sous-tend le rythme du récit. La confrontation avec les photographies d’époque vient en renforcer la puissance émotionnelle.

Un beau sujet, superbement traité par le tandem Blary Gauthier, qui rend hommage à la force du livre et à ceux qui le transmettent et le font vivre.

Marion POIRSON-DECHONNE
articles@marenostrum.pm

Gauthier, Séverine | Blary, Benoît, “Cutshin Creek”, Passés composés, “Biopic”, 01/09/2021, 1 vol. (56 p.), 14,9€

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