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Habituées à embrasser un sujet dans sa presque globalité, les éditions Bouquins nous proposent un retour aux sources antiques de l’histoire égyptienne, avec cet érudit Quartette d’Alexandrie. Accompagné d’un appareil critique savant, l’ouvrage compile avec intérêt quatre auteurs grecs anciens : Hérodote, Diodore de Sicile, Strabon et Chérémon.

“Ce volume réunit donc non seulement les principaux témoins du dialogue gréco-égyptien antique, mais l’ensemble des textes grecs sur l’Égypte jusqu’au milieu du Ier siècle après Jésus-Christ.” Si l’égyptomanie remonte à l’expédition du général Bonaparte, le mirage égyptien vient de plus loin. César comme Alexandre avant lui ont été fascinés par cette civilisation plurimillénaire… Il y a déjà 2 000 ans ! C’est dire que l’Égypte attire et entretient avec ses voisins un dialogue complexe et riche, fait d’émulation, de rivalité, d’orgueil. Les Grecs puis les Romains considéraient la civilisation égyptienne comme la plus ancienne, ce que corrobore Hérodote (Ve siècle av. J.-C.) au livre II de ses Enquêtes, premier historien antique que réunit ici “Le Quartette d’Alexandrie”, dans une des trois traductions originales (avec le texte de Diodore et de Strabon). Son influence sur les auteurs qui viendront à sa suite est considérable, que ce soit pour le reprendre, le citer ou le blâmer. Si certains lui refusent le titre de “père de l’Histoire”, il “est sans conteste devenu a posteriori celui de l’histoire égyptienne”, n’hésite pas à commenter Arnaud Zucker dans son introduction. D’autres avant lui avaient écrit sur le sujet, mais il inspire une tradition écrite singulière, quasiment celle du guide de voyage, en même temps qu’il propose une méthode. Hérodote s’appuie en effet sur son expérience (autopsia) et son propre voyage en Égypte, il rapporte des témoignages directs (akoé), mais il n’hésite pas à enrichir son récit de réflexions critiques (gnomé).

La démarche de Diodore de Sicile (Ier siècle av. J.-C.) est bien différente. Elle s’inscrit dans le cadre d’une “histoire globale” pour ce Grec romanisé qui justifie le plan de souveraineté de Rome. Or, il commence son récit par l’Égypte, à la source de l’histoire de l’humanité : “Et puisque c’est en Égypte que se situe l’origine des dieux, d’après les mythes, et qu’y furent faites, dit-on, les plus anciennes observations sur les astres, qu’on y rapporte en outre une foule d’actions remarquables accomplies par de grands hommes, je commencerai mon histoire par ce qui s’est produit en Égypte”. Son récit s’appuie surtout sur des connaissances livresques et sa fréquentation des bibliothèques des villes qu’il visite et compose véritablement une “Bibliothèque historique”.

Quasi parfait contemporain d’Auguste, le stoïcien Strabon (v. 60 av. J.-C. – v. 20 apr. J.-C.) met son talent et son immense savoir au service de l’imperium romain. Il voyage en Égypte après la victoire des forces augustéennes sur les armées de Marc Antoine et de Cléopâtre. Le pays semble définitivement avoir perdu son indépendance. Strabon nous offre une belle description du phare d’Alexandrie, merveille du monde antique : “La pointe même de l’île [de Pharos] est un rocher baigné de tous côtés par les vagues, qui porte une tour admirablement bâtie en pierre blanche, à plusieurs étages, du même nom que l’île. […] Comme le littoral est dépourvu d’abri, n’est guère élevé et se trouve bordé de récifs et de bas-fonds, il a fallu à ceux qui viennent du large un signal haut et brillant qui puisse guider sans danger, leur navigation vers l’entrée du port”. La précision de l’appareil critique revient sur la traduction traditionnelle de “pierre blanche” (leukos lithos). On a pu penser qu’il s’agissait de marbre ; en réalité, l’expression montre ici l’adaptation du grec à une réalité égyptienne et désigne “le beau calcaire blanc”.

Le “Livre de Phtomyris ou critique des Aigyptiaka” de Chérémon (fin du Ier siècle) occupe les deux tiers du livre. La découverte de ce texte est tout aussi exceptionnelle que fortuite. Au moment où il le rédige, Chérémon est déjà un philosophe âgé. Il fut le premier pédagogue du jeune Néron, chef des grammairiens du gymnase d’Alexandrie, puis directeur de la fameuse bibliothèque. “Au soir d’une vie semée d’épreuves et consacrée à la recherche de la vérité, il m’échoit d’écrire, à l’aide de la pointe d’un roseau du Nil, ce livre riche à présent d’une longue expérience, à l’instant même où les hommes éloquents et les philosophes du Portique sont honnis et exilés de Rome”. La dédicace rappellerait presque l’incipit du “Nom de la rose”. Son œuvre est un témoignage, vers 84, au début des purges de l’empereur Domitien contre les stoïciens. Le plaidoyer est adressé à un dédicataire proche de l’empereur, Tiberius Claudius Épaphrodite. “[Chérémon] sait que, isolées, les cultures se fossilisent, mais que, ensemble, elles s’enlacent et se divisent, s’aiguillonnent et s’affrontent, pour mieux se répondre et se compléter”, commente Sydney Hervé Aufrère.

Ainsi réunis, ces quatre textes majeurs ne restituent pas seulement un savoir ethnologique sur l’Égypte : ils permettent de percevoir l’histoire de cette rencontre décisive entre une Grèce éblouie et sceptique qui crut voir dans la terre du Delta son premier grand modèle et une Égypte à la fois plurielle et égocentrique qui acclimata l’hellénisme plus qu’elle ne s’y soumit.

Avec la distance du temps, ces textes et ses auteurs se répondent, comme autant d’échos sur un même thème. Ils nous transmettent des visions différentes, singulières mais complémentaires du pays. Hérodote est un Grec d’Ionie ; au Ve siècle, l’Égypte n’est pas encore hellénisée par la conquête du macédonien et la Grèce connaît alors un âge d’or. Les trois autres auteurs sont des Grecs romanisés. Diodore est sicilien ; sa vision du monde est celui de “l’unité politique du monde romain”, sans qu’il se livre “à une apologie de Rome”. Strabon d’Amasée est né sur les rives de la mer Noire (dans l’actuelle Turquie). Chérémon, un Grec d’Égypte. Avec des visées différentes, chacun partage sa passion pour ce pays des rives du Nil et de la Méditerranée. Tous ont transmis pour des siècles après eux, un inestimable trésor littéraire, culturel, historique, géographique de la grande Égypte antique.

Comme dans tout quartette, les auteurs et traducteurs sont quatre : ce sont des spécialistes de l’Antiquité reconnus, soit directeur de recherche au CNRS (Sydney H. Aufrère), soit professeurs des Universités (Arnaud Zucker Nice, Jean-Marie Kowalski Paris Sorbonne), soit helléniste et inspecteur général des lettres honoraire (Pascal Charvet).

Marc DECOUDUN
articles@marenostrum.pm

Hérodote, Diodore, Strabon, Chérémon, Le Quartette d’Alexandrie, Présentations, traductions, et restitution par Sydney H. Aufrète, Pascal Charvet, Jean-Marie Kowalski et Arnaud Zucker, Bouquin, “La Collection”, Paris, 2021, 1 056 p., 33 €

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