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La dame d’Alexandrie – Yasmine Khlat

Prendre en mains un livre de la maison d’éditions Elyzad s’est s’accorder un petit bonheur esthétique.
Ouvrir un roman de Yasmine Khlat, toujours trop court, toujours si dense, c’est la certitude d’être immédiatement saisi par la délicatesse des mots et la beauté des phrases.
Nous avons encore en mémoire “Égypte 51” (finaliste du Prix de la Littérature arabe en 2019) puis “Cet amour” (en 2020).
“La Dame d’Alexandrie”, le 6 janvier 2022, nous offre une nouvelle version de “Vous me direz au crépuscule”, sorti en 2010 aux “éditions de la Revue Phénicienne”.

Le roman s’ouvre sur une longue analepse à la première personne, narration qui semble destinée à un invisible auditeur. Le cadre est très vite posé : un lieu isolé, mais refuge bienveillant, ce vaste couvent accroché au flanc des montagnes libanaises, au-dessus de Beyrouth
Deux personnages : l’énigmatique et gracieuse Hortense Zenima, sexagénaire au charme désuet, qui se consacre à une thèse sur la répétition des suicides dans certaines familles. Elle prendra la parole dans quelques pages au cœur du roman.
Et la narratrice principale, la jeune et fougueuse Claire, qui a saisi l’opportunité d’un emploi précaire d’assistante auprès d’Hortense, pour revoir son Liban natal et s’éloigner d’une déception amoureuse.
Huis clos féminin très théâtralisé dans un décor imposant où les personnages secondaires passent comme des ombres…
Le rituel du thé servi “dans une tasse de porcelaine imprimée de bleuets aux pétales délicatement ourlés”, les vêtements aux teintes pastel de la chercheuse, l’odeur poudrée et subtile qu’elle laisse dans son sillage confèrent parfois au roman une atmosphère victorienne vite bousculée par la présence d’une table de formica bleu ou d’un téléphone portable.
Très vite une énigme se dessine. Une allusion à un titre célèbre d’Agatha Christie en renforce l’idée.
Pourquoi Hortense oppose-t-elle tant d’atermoiements et de réticences à progresser dans son propre travail ?
Que recèle le dossier vert censé contenir les documents de la famille corpus de ses recherches ?
D’où vient cette intuition rémanente qui perturbe les pensées de Claire : “Quelqu’un est en danger. Mais qui ? Mais où ? Je ne sais pas. ” (p 31.)
L’autrice multiplie les indices qui accentuent la tension : Un coupe-papier d’argent gravé apparu dans un inventaire, et un souvenir resurgit.
L’angle de béton de la terrasse qui s’avance presque au-dessus de la vallée semble une invitation à un vertige mortel.
Les grondements sourds du tonnerre s’approchent comme une menace…
Mais le suicide… Est-ce choisir la mort en portant l’insupportable poids de la fatalité d’une généalogie familiale ? Ou simplement l’impérieux besoin d’échapper à une trop grande souffrance ?
La confrontation des deux femmes les amène à dresser une cartographie de l’exil, qu’elles partagent en partie, malgré leurs âges respectifs et leurs destins différents.
Et cette commune réflexion va éclairer d’une lumière nouvelle les travaux d’Hortense :

La dispersion, la perte du premier tissu social et familial au sens large, la perte de ses repères habituels, du bain sensuel d’un pays, de son climat, de sa langue, la perte de lieux, voire d’objets qui nous étaient chers, l’instauration de distances spatiales qui changent la donne, tout cela fragilise bien entendu, et rend plus vulnérable à la toxicité familiale. Et à son éventuel abandon.

page 56.

Mais que de questions qui restent sans réponse ! Que de non-dits ! Que de silences !
L’impétueuse curiosité de Claire se heurte à l’effacement progressif d’Hortense Zenima qui s’abandonne à sa fatigue, à la douleur de ses exils, aux renoncements du passé dont pourtant elle a confié des bribes : L’Égypte, paradis perdu, les racines italiennes, le Liberia, le Liban…
Yasmine Khlat, à son habitude joue avec élégance du genre des textes et dans son écriture, tout est appel aux sens. Mais dans sa narration, les descriptions, si raffinées soient-elles ne perdent rien de leur réalisme.

Elles ont la saveur orientale des plats libanais, et l’étourdissement des odeurs de l’hiver, terre encore mouillée par une pluie récente, résine de l’arbre proche, odeur de cendres et de messes évanouies.

page 84.

D’ailleurs, Onyx, le perroquet, “l’oiseau du dire” est-il un transfuge de l’enfance d’Hortense à Monrovia ou un clin d’œil à Flaubert et au perroquet de la servante Félicité dans “Un cœur simple” ?
Yasmine Khlat accorde beaucoup d’importance au genre épistolaire, car la trace écrite sauvegarde ou ranime les mémoires.

C’est donc à travers une lettre qu’elle va accompagner Claire (au prénom signifiant) vers la clarté, et le lecteur vers le dénouement. Un dénouement d’autant plus bouleversant qu’il est suspendu à un souffle de vie, aussi ténu qu’un duvet, un simple instant d’éternité dans le crépuscule bleu des lignes ultimes.

Christiane SISTAC
contact@marenostrum.pm

Khlat, Yasmine, “La dame d’Alexandrie”, Elyzad, 06/01/2022, 1 vol. (116 p.), 15€

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

Et pourtant, La Petite Vie d’Antoine Cargoet réussit ce miracle : faire résonner l’universel dans le murmure du personnel. Premier roman d’une maîtrise rare, ce récit retrace, avec pudeur et intensité, l’histoire d’un fils qui, face à la disparition de son père, tente de recoller les morceaux d’une mémoire ordinaire et pourtant essentielle. Rien de spectaculaire ici — juste des instants vrais, une lumière jaune sur un salon, des trajets en voiture, des films partagés en silence.

Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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