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Quand la danse, le voyage et la poésie se rencontrent en Orient, cela donne “La Fleur du monde”, un récit en prose et en vers à la découverte de l’autre.
Au commencement, il y a la curiosité. Le fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal est celui du questionnement. Et la première de ces connaissances aboutit à la reconnaissance mutuelle des corps nus. Au commencement de la création littéraire il y a le verbe. Au commencement de toute poésie il y a le voyage. Danseur-poète, Mathieu Gabard empaquette sa curiosité dans un sac de toile et se jette sur les routes et les canapés d’Israël et de Palestine en compagnie de Daphné. La curiosité. Voir par eux-mêmes ce que c’est que cette terre d’Israël et de Palestine, “Israline, Palestelle, Ilarene, Palestra, […] Israpline, Plastrilane […]”. Alors, ce singulier récit de voyage s’engouffre dans la brèche du réel. Devant le “Mur Occidental” à Jérusalem, le pérégrin s’insurge : “Appelé Mur des Lamentations par les Français, nous ne céderons pas au charme mélancolique et frauduleux de cette “traduction””. Il y a du reportage dans les entretiens et les témoignages qu’il relate ; les figures israéliennes et palestiniennes sur les canapés desquels le couple français passe une ou plusieurs nuits, composent un paysage fragmentaire de ce que la vie en Terre sainte représente. Tableau subjectif et lacunaire, qui ne voile pas les reliefs et la complexité des situations. Le nomadisme du couch-surfing pourrait nous rappeler Montaigne qui préférait en voyage “limer sa cervelle contre celle d’autrui” et s’asseoir à des tables “épaisses d’étrangers”. Ici, les rencontres se font à l’arrière d’une voiture d’auto-stop ou de police ; sur des canapés de fortune ou une cabane généreusement prêtée.
Au commencement de tout voyage il y a la poésie. Un livre qui s’ouvre sous les figures quasi tutélaires de Mahmoud Darwich, Edward Glissant, Hayao Miyazaki et Joe Sacco ne peut que se placer sous de bons auspices. Et tout dans ce texte hybride est poétique. Le style de Mathieu Gabard est à toute page éminemment poétique. Il fait corps avec la langue et le corps s’offre aux mots par l’union de la danse. Si elle n’est plus chantée, la poésie retrouve le rythme de la musique et s’incarne dans une corporéité féconde d’une langue qui s’invente, qui modèle une “corpocratie” : “Le cœur. Mais pas que // Tout le corps. // Je veux. // Que le pied puisse décider. / La cheville imaginer. / Le coude rêver. / Vouloir avec les hanches. / Choisir avec l’épaule. / Aimer avec le foie. / Réfléchir avec l’estomac. / Philosophe avec le sexe. / Penser avec la rate, le pancréas, les poumons et les reins. / Une vaste corpocratie !” (p. 21).
Sous la plume du poète-danseur, poète-voyageur, poète-explorateur, le langage fait corps avec le corps qui l’habite, qu’il habite, “syllabe au corps” (p. 40). S’efface l’artificielle dichotomie entre le corps et l’esprit, comme ce qui sépare les peuples voisins qui travaillent une même terre. Alors le verbe s’incarne, “épaule contre épaule, ne rien lâcher, jusqu’au bout presser, prendre possession du mot, dans les vingt mètres intercepter la parole naissante, écrire fort une longue intuition transversale, se mettre en état de vision totale, faire une phrase aveugle dans le dos, en bout de course, pourquoi devoir tant courir, tant lutter pour dire ?”. En termes rimbaldiens, cela donnait en 1871 : “Voici de la prose sur l’avenir de la poésie […] / Car Je est un autre”, il faut donc “être voyant, se faire voyant”. Et aujourd’hui ? Aujourd’hui, le poète-voyant est danseur. Il vit dans sa langue, il se fait mal, il fait mal aux mots puisque les mots font parfois mal. “Le langage est quelque chose comme un être” écrivait Merleau-Ponty (“Signes”, “Le Langage indirect et les voix du silence”, 1960, Folio Gallimard). Le langage trouve une incarnation dans la danse poétique de Mathieu Gabard et cette farandole de mots nous entraîne et nous rapproche :

contre les murs je me jette fort
contre les murs
je hurle
de toutes mes forces contre les murs
les murs ne tombent pas mon corps est dur
je crie
je tape contre
je danse
je me fais mal
les murs
je tape contre
je résiste
je me jette
de l’autre côté du mur
de l’autre côté de l’autre côté du mur
de l’autre côté de l’autre autre autre côté de l’autre autre autre autre côté du mur
.

Marc DECOUDUN
contact@marenostrum.pm

Gabard, Mathieu, “La Fleur du monde : récit”, Editions Le chant des voyelles, 03/02/2020 , 1 vol. (139 p.), 15,00€.

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