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Le fruit le plus rare de Gaëlle Bélem

Gaëlle Bélem, Le fruit le plus rare ou La vie d’Edmond Albius, Gallimard, 24/08/2023, 1 vol. (243 p.), 20€.

Quarante-cinq ans après Les Vanilliers de Georges Limbour, romancier surréaliste tombé dans l’oubli, Gaëlle Bélem – en lice pour le prix Renaudot – redonne vie à Edmond Albius. À travers ce deuxième roman publié dans la collection “Continents Noirs” de Gallimard, l’écrivaine réunionnaise rend hommage à ce jeune esclave ayant réellement existé qui découvrit contre toute attente le secret de la pollinisation de la vanille en 1841. Un récit émouvant sur les aléas de la vie et de la nature.

Parfums, souvenirs et destinée

Au cœur de l’île de La Réunion, dans un univers où le temps s’étire aussi lentement que les vignes de vanille, Gaëlle Bélem nous invite à un voyage. Là où les parfums de rose blanche et de frangipanier se mêlent à des souvenirs lointains, une histoire extraordinaire se dévoile. À la croisée des époques, entre les champs de canne, les Noirs de pioche, la fleur de coton et les vallées de larmes, se dresse le personnage au centre du roman : Edmond Albius.

Ce parfum de rose blanche, cette odeur de frangipanier, ce couplet qui lui donne le cafard, il les connaît sans les connaître, il les a déjà sentis, il l’a naguère entendu. Alors il est sûr que lorsqu’il n’était qu’une graine sous un nombril, sa mère a respiré cette fleur, composé ce bouquet, chanté cet air mélancolique qui le relie à elle, à ses ancêtres, à toutes les époques du monde où il y a des champs de canne, des Noirs de pioche, de la fleur de coton et des vallées de larmes.

Edmond, jeune esclave, est un être exceptionnel. Il est celui qui a découvert, en 1841, le secret de la pollinisation de la vanille, un acte en apparence modeste, mais qui marquera à jamais le destin de cette île et de ses habitants. Son histoire, empreinte de courage et de persévérance, incarne une dimension humaniste profonde, celle de l’individu confronté à la dure réalité de l’esclavage.
Le roman de Gaëlle Bélem suit le rythme de l’île, nous plongeant dans sa torpeur, mais également dans la richesse de son histoire et de sa culture. Edmond devient le symbole de la résilience et de la lutte contre l’oppression. Sa quête de liberté et de connaissance transcende les époques et nous rappelle l’importance de préserver la mémoire collective.
À travers des citations évocatrices, l’auteure nous transporte dans un univers où les parfums et les souvenirs se mêlent à une destinée hors du commun. Edmond Albius, ce modeste pollinisateur de vanilles, devient le catalyseur d’un changement profond, un exemple de courage et de persévérance qui résonne au-delà des pages de ce roman.
Ainsi, Bélem nous rappelle que, dans la lenteur du temps insulaire, se cachent des histoires extraordinaires qui méritent d’être racontées et honorées.

Devant la foule estomaquée, c’est le même Edmond, la même muette orchidée, la même fleur. Peut-être une infime trace de quelque chose qui ressemble à du pollen sur un machin minuscule qui fait penser à une épine. Les esclaves les plus près l’ont vu décapuchonner un je-ne-sais-quoi pour y déposer un on-n’a-pas-vu-vraiment. Comme pour les citrouilles. Mais Edmond est si sûr de lui qu’on le croit. Comme pour les citrouilles.

Ferréol : entre paternité et repentir

Là où le roman prend une tournure davantage intéressante d’un point de vue psychologique, c’est lorsque l’écrivaine met en lumière un deuxième protagoniste faisant office d’anti-héros romanesque. Abandonné dès la naissance, Edmond est en effet recueilli par l’un des colons de l’île, le botaniste Ferréol, qui deviendra son père adoptif et son mentor. Mais des sentiments contradictoires viennent accaparer ce paternel qui se retrouve pris au piège. Car reconnaître l’amour filial qu’il porte à Edmond qu’il a élevé comme le fruit de ses entrailles, c’est se repentir de son statut d’esclavagiste et prendre conscience de l’abomination d’un tel système. Comprendre Edmond, c’est par conséquent comprendre Ferréol, car le portrait de l’un fait écho au portrait de l’autre dans un effet miroir. Ferréol est peut-être en ce sens encore plus complexe et intéressant qu’Edmond littérairement parlant car il est fait d’aspérités et de fêlures. Il est l’archétype de l’être humain empreint de noirceur mais cachant en son sein un fruit mystérieux – il est la gousse de vanille de cette histoire, dans l’attente de la fécondation de son âme. Et c’est tout le suspense de l’histoire, Ferréol parviendra-t-il à réaliser la profondeur de sa nature humaine et son rôle à jouer dans le cheminement de son fils adoptif ? Saisira-t-il la puissance du lien qui les unit ?

Ferréol vient de rêver d’Edmond. Il appelle cela une obsession, Elvire du remords. Sur les courtines du lit, il voit Edmond qui court. À deux mois, deux ans, dix, onze ans. À dire vrai, il fait tous les soirs le même rêve. Il était une fois un esclave qui trouva un trésor que des maîtres lui dérobèrent. Les maîtres s’enrichirent, l’esclave mourut.

Edmond se fait fécondateur de vanilles mais également fécondateur de consciences. Il est celui qui permet la communion des cœurs et des esprits. Il intrigue, perturbe, dérange, mais ne laisse pas indifférent ses confrères – les noirs comme les blancs. Petit à petit, il finit par imposer le respect et l’admiration. La graine du changement est semée. Le fruit le plus rare n’est pas tant un livre sur l’ambition que sur le courage et la volonté d’être soi dans un monde où les faibles d’esprit nous exhortent à faire le contraire.

Edmond est une feuille et les feuilles ne mâchent pas de rancœur. Elles patientent, se détachent et puis s’envolent quand vient leur heure.

Mais le courage a un coût et le chemin d’Edmond est jonché d’obstacles et de drames. Alors il faut s’efforcer de trouver du sens au malheur, il faut saisir la graine qui justifie le labeur et les sacrifices qui en découlent. C’est peut-être cela, le fruit le plus rare ; une étoile qui explose et des constellations à l’infini d’interprétations possibles.

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On ne s’attend pas toujours à ce qu’un roman nous serre le cœur avec des souvenirs qui ne sont pas les nôtres.

Et pourtant, La Petite Vie d’Antoine Cargoet réussit ce miracle : faire résonner l’universel dans le murmure du personnel. Premier roman d’une maîtrise rare, ce récit retrace, avec pudeur et intensité, l’histoire d’un fils qui, face à la disparition de son père, tente de recoller les morceaux d’une mémoire ordinaire et pourtant essentielle. Rien de spectaculaire ici — juste des instants vrais, une lumière jaune sur un salon, des trajets en voiture, des films partagés en silence.

Coup de maître d’un écrivain discret, La Petite Vie redonne à la tendresse sa pleine place littéraire. Il ne s’agira pas d’oublier ce livre, mais de le garder auprès de soi, comme une photo un peu floue, un peu précieuse.

 

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