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Hajar Azell, auteure de ce tout premier roman, récemment paru aux Éditions Gallimard est d’origine marocaine. Elle est née en 1992 à Rabat et travaille comme consultante senior pour la société Bluenove. C’est un détail, mais peut-être a-t-il une influence sur le regard qu’elle pose sur le monde et la condition de la femme ? Son beau prénom épicène appartient aux traditions juive et arabo-musulmane : dans la Bible, comme dans le Coran, Hajar désigne la servante d’Abraham ou la compagne d’Ibrahim le prophète, dans les deux cas, la mère d’Ismaël.

L’auteure avertit ses lecteurs : “De nos jours, quelque part au bord de la mer Méditerranée”…
Elle veut donc, par un flou géographique et temporel, ouvrir, pour la thématique de son roman, la possibilité de diverses interprétations. Elle nous laisse ainsi tisser librement des liens entre les différentes cultures autour de Mare Nostrum, et même bien au-delà.
Trois parties structurent le texte : Terre – Soleil – Mer. Trois mots, à charge symbolique, qui résument le décor de “L’envers de l’été.” Le village de Tephles “érigé sur une colline balayée par un petit vent” ressemble à tous les villages côtiers qui s’animent lors des vacances et où les estivants rejoignent les locaux pour assister au retour des pêcheurs.
Dans une vaste maison familiale, un peu délabrée par les ans, May – élevée en France – retrouve chaque année Camélia, sa cousine, dont les parents sont restés “au pays”. Autour d’elles, et de Gaïa, (“la terre” en grec), l’aïeule commune, les adultes s’accordent, ou se déchirent.
Au jardin “délimité par un muret peint à la chaux”, l’ombre du grand figuier protège la complicité des petites filles. Le soleil hâle la peau et attire les adolescentes vers les pinèdes sauvages ou sur les plages proches où se cherchent et se trouvent les corps dès les premiers émois amoureux.
De sa demeure Gaïa veille et Nina, sa fille adoptive, qu’une infirmité réduit à un rôle subalterne, reçoit parfois des confidences.
La terre, c’est ce sol brun des pays des rives méditerranéennes, sans doute ingrat pour les hommes qui s’en éloignent mais “où l’on retourne lorsque c’est fini, lorsque l’on célèbre ou que l’on pleure”, Tephles demeure le lieu des naissances, des mariages et des enterrements.
Ce sont précisément les obsèques de Gaïa en début de roman qui réunissent les deux jeunes femmes, après quelques années d’éloignement.
La décision de vente de la demeure ancestrale, puis la découverte par May d’un carnet intime tenu par sa cousine vont faire exploser la trame des souvenirs heureux.
Gaïa, Nina, Rita, Camélia, des vies scellées dès les premières menstrues, vers une destinée formatée pour le mariage et la procréation. Sous le regard d’une famille au sens large et d’une communauté villageoise curieuse et sans pitié, on n’échappe pas à l’aliénation de la condition féminine.
Car cruels sont les regards pour les filles qui abandonnent leur virginité sur le sol de Tephles par une nuit d’été.
Difficile sera le destin de la fille rebelle, vite qualifiée de “putain”, alors qu’elle ne revendique que sa liberté.
La “faute” initiale de la matriarche se paie durement pour sa descendance : inceste, handicap, infanticide, trahison, jalousie, mariage sans amour…
Nous ne sommes pas loin de la malédiction des Atrides, mais seules les femmes, ici, en paient le prix à chaque génération. On camoufle “le bâtard” dans un anonymat familial sous une chappe de silence. À moins qu’on en abandonne le corps à la mer bienveillante.
Les hommes imposent, ou se taisent, indifférents… Ou s’éloignent.
Hajar Azell explore de sa plume neuve l’univers radieux, excitant, sensuel des vacances. Elle nous restitue ce bonheur insouciant des grandes tablées familiales, le soir, sur la terrasse. Elle nous livre ce rituel joyeux de la cueillette des figues qui signe la fin de l’été. De cette part magique de l’enfance, elle a sans doute connu la douceur, dans le parfum des fleurs de citronnier.
Du passé douloureux de ses personnages féminins, par le biais des ellipses temporelles, elle respecte de grandes zones d’ombre, laissant à chacune d’elles, sa part de mystère. Libre à nous d’imaginer.
Mais sans même l’écrire, elle nous le rappelle. Sous d’autres cieux, non loin peut-être, on vitriole, on égorge ou on brûle la femme qui a transgressé.
De ce premier roman prometteur, la scène finale, hallucinante, adroitement théâtralisée, est terrible tant elle révèle de souffrances.
Là comme ailleurs, les bruits de la fête ne pourront masquer ces cris venus du fond des âges : ceux de la mère à jamais privée de son enfant.

Christiane SISTAC
contact@marenostrum.pm

Azell, Hajar, “L’envers de l’été”, Gallimard, “Blanche”, 08/04/2021, 1 vol, 174 p. 16,00€

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