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Il y a cinquante ans, le 12 avril 1961, le monde était captivé par deux évènements : l’humiliation des États-Unis par les Soviétiques à la suite du premier vol d’un être humain dans l’espace, et le début d’un procès-fleuve qui se tient à Jérusalem, celui du criminel de guerre Adolf Eichmann. Le procès d’un homme insignifiant qui ne comprend pas la légalité de sa présence derrière cette cage de verre à l’épreuve des balles. Sa ligne de défense : il n’aurait fait qu’obéir à des ordres que – par absence de pensée, médiocrité et aveuglement idéologique – il exécutait en fonctionnaire besogneux. Hannah Arendt, politologue et auteure d’un remarquable essai sur “Les totalitarismes”, n’ayant pu se rendre à Nuremberg, couvre une partie de ce procès hors-norme pour en tirer un concept philosophique : celui de la “banalité du mal”, et la révélation d’une réalité historique : la “coresponsabilité” de certains juifs dans la Shoah. Elle déclenche une controverse mondiale.
Cinquante ans plus tard, le monde est confronté à un fléau mortel qui nous condamne à nous enfermer et à nous éloigner les uns des autres. C’est le moment que choisit Sophie Bessis, une historienne “juivarabe” pour s’adresser au fantôme de la philosophe “juive allemande” Hannah Arendt – que tant d’ennemis posthumes et contemporains –, accusent d’être à la fois une “juive antisémite” et une antisioniste. Avec Hannah Arendt, il n’y a pas de juste milieu, c’est une intellectuelle que l’on déteste ou que l’on aime. Faisant partie de la catégorie de ses admirateurs, c’est donc avec enthousiasme que j’ai abordé cet ouvrage de Sophie Bessis, et avec stupeur en lisant : “Vous verrez dans ces pages que j’ai des choses à vous reprocher.”
Un grand auteur mort est toujours plus vivant dans sa tombe qu’il ne le fut durant son existence. C’est encore plus valable pour Hannah Arendt, qui est désormais la philosophe la plus populaire et, d’emblée, l’historienne s’en émeut :

Je ressens comme un effet de saturation à vous voir convoquée si fréquemment, mise à toutes les sauces philosophiques si vous me pardonnez la métaphore culinaire […] cette unanimité finit, je crois, par vous nuire. La mettre à la mode appauvrit votre pensée et la désincarne alors que tous vos écrits découlent de votre expérience. […] J’ai dit libre. C’est ce que j’aime en vous. Cette liberté qui est votre marque, vous l’avez défendue contre toute injonction à une fidélité, quelle qu’elle ait pu être. Elle a toutefois comme revers que tout le monde se réclame aujourd’hui de vous. Vous êtes commode. “

À lire Sophie Bessis, on réalise toutefois qu’Hannah Arendt n’est pas si “commode” envers l’État d’Israël moderne qui “ressemble en tout point au cauchemar que vous redoutiez”, et qu’elle a fait montre d’un évident prophétisme : “On peut sérieusement redouter que, les choses étant ce qu’elles sont, il ne reste d’autre solution aux nationalistes cohérents que de devenir racistes. ” (Écrits juifs) Cette lettre à Hannah Arendt n’est pas soliloque, mais plutôt un dialogue constructif et parfois édifiant sur l’identité juive et la colonisation européenne de la Palestine, avec toutes les conséquences qui en ont découlé pour la paix dans le monde. Et c’est bien ce que Sophie Bessis, qui est née à Tunis, et rappelle – “qu’on était arabe, musulman, juif, italien, maltais, catholique” – reproche à Hannah Arendt. La philosophe a totalement occulté l’existence des Juifs d’Orient. En érigeant un État d’Israël, les juifs d’Europe qui ont réchappé de la Shoah en souhaitant disposer d’une patrie, ont fait montre d’impérialisme et “avaient également pour bagage la certitude de leur supériorité sur le peuple qu’ils allaient rencontrer. Ils étaient des Européens, ils étaient civilisés. Cet apanage, davantage peut-être que le mythe du retour, leur donnait le droit d’occuper. Quoique vous en pensiez, les sionistes ont voulu dès l’abord créer un morceau d’Europe en Orient. […] Le dominé, vous le savez, est intellectuellement formé par le dominateur, même quand reste vive en lui la conscience du dominé. Et c’est ainsi que le persécuté peut se muer en persécuteur.”

C’est en historienne que Sophie Bessis rappelle les grandes étapes de la création de l’État d’Israël avec l’exil forcé de centaines de milliers de juifs du Maghreb “sans bien comprendre ce qui leur arrivait”, vers cette terre qui n’était pas la leur : “Très vite, vous avez compris que cette terre qu’ils convoitaient n’était pas un lieu vide, un territoire sans peuple. Leur présence était juste, elle ne pouvait être hégémonique.” Car là est la plus grande force de cet ouvrage émouvant : nous permettre de mieux appréhender les racines du conflit israélo-arabe où le sionisme s’oppose au nationalisme arabe sur les plans politiques religieux : “Je vous le disais. Dieu est de retour partout. Qu’il fasse de la politique n’est pas chose nouvelle, mais il a repris pour le pire une place démesurée dans la conduite des affaires du monde.” L’entente est hélas inimaginable dans ce monde de chaos où, comme l’écrit Sophie Bessis, “nous sommes tout au bord d’un abîme.” Nous n’avons pas fini “d’avoir mal à l’autre”…

L’homme qui met le feu à tous les coins de la planète ne pèche que par ignorance. Sophie Bessis se définit comme : “le colibri qui transporte dans son bec sa goutte d’eau pour éteindre l’incendie.” Et ce livre magnifique est précisément l’expression de cette goutte. Le temps d’une lecture, sur des sujets qui nous concernent tous, Hannah Arendt et Sophie Bessis ne font qu’une : “Je suis comme vous, je n’aime aucun peuple, j’aime des gens et des lieux. La seule tribu dont je me revendique est celle dont les membres écoutent les histoires des autres et en les écoutant les font leurs. C’est ainsi qu’on rassemble au lieu de diviser.”

Revenons à ce 12 avril 1961, lendemain de l’ouverture du procès Eichmann, jour où Youri Gagarine s’est rendu dans l’espace, déclenchant l’épopée de la conquête spatiale. Qu’en avait pensé Hannah Arendt ? “Dans “La Crise de la culture”, vous dites que l’obstination des hommes à vouloir à tout prix marcher sur la lune quand ils ont tant de mal à occuper correctement notre planète est révélateur de la crise que traverse la pensée scientifique.” Il y a dans ce petit ouvrage tant de vérités qu’il nous laisse l’impression que toute la sagesse immobile et éternelle émanant de la tombe d’Hannah Arendt, est venue irradier d’un moment de grâce la plume de Sophie Bessis, au point de les confondre dans un destin commun de femme libre et de femme juive. Et si, en réalité, cette “autre rive” de laquelle l’historienne écrit à Hannah Arendt n’est pas la Méditerranée dont elle lui vante “l’été”, mais cette mer qui vient de notre profondeur intime, et qui jette sur le rivage le sel de la vérité spirituelle dont l’humanité ne peut se passer ? Cet ouvrage courageux est un joyau qui, dans le tumulte en apparence incohérent des êtres et des choses, nous révèle qu’Hannah Arendt et Sophie Bessis sont deux grandes penseuses.

Bessis, Sophie, “Je vous écris d’une autre rive : lettre à Hannah Arendt”, Elyzad, “Sous les remparts”, 18/03/2021, 1 vol. (88 p.), 13,50€.

Jean-Jacques BEDU
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