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Les apaches. On les reconnaît à leur casquette à carreaux tombant sur l’oreille gauche, leur foulard noué dont ils se servent pour étrangler, et surtout à leur grain de beauté tatoué sur la joue droite. Des reporters inspirés ont donné ce surnom aux clans rivaux qui s’opposent au début du XXe siècle, sur le pavé parisien, à coups de couteau, de sabre ou de revolver. Des rixes sanglantes. En Angleterre, à la même époque, on les surnomme les « Hooligans ». Chaque tribu a son rituel, ses règles, son quartier, ses bistrots et ses femmes. Des mauvais garçons qui, à la tombée du jour, s’élancent de leur montagne des hauteurs de Ménilmontant, de Montmartre, ou de Belleville et sèment la terreur sur leur territoire et dans les quartiers chics. Ils habitent près des « fortifs », dans des terrains vagues au sein de ce que l’on appelle « la zone », et où la police n’ose pas s’aventurer. Sans famille ni métier, ils commettent – en l’espace de deux ans – quatre cent trente larcins sans qu’il ne soit procédé à la moindre arrestation. La préfecture de police s’en inquiète ; elle est en présence d’une véritable armée du crime. Dans les premières années du siècle de cette France antisémite et réactionnaire secouée par l’affaire Dreyfus, ils auraient été plus de 50 000 rien qu’à Paris ! Les bourgeois qu’ils détroussent et assassinent, et les flics qu’ils narguent, sont leur cible de choix. On parle alors de la mansuétude des magistrats ; de peines de prison trop faibles. Même les « brigades du Tigre » de Clémenceau, sont impuissantes. Une des bandes les plus redoutables va tomber à la suite d’une sordide histoire qui met en scène l’une des plus célèbres garces de la Belle Époque, Casque d’Or, avec Manda et son lieutenant, le corse Leca.

Regardez bien les photos d’époque. Ils ont à peine quinze ans et guère plus de vingt. Une jeunesse perdue, déscolarisée et dégénérée dit-on. Ils sont tous pâles, imberbes. Ils ont des prénoms bien français, et un journaliste du Matin écrit en 1907 : « Tout de même, ils vous tuent leur homme comme les plus authentiques sauvages, à ceci près que leurs victimes ne sont pas des étrangers envahisseurs, mais leurs concitoyens français. »

Un siècle plus tard rien n’a changé, à une exception près : il y avait à cette époque plus de fumeries d’opium que de boulangeries. La « zone » s’appelle la « cité ». Les apaches ont été remplacés par de nouvelles bandes. La France tremble, car elle subit quotidiennement la violence et connaît des zones de non-droit où la police ne se risque pas à pénétrer. Mais il y a un problème de taille : les « zonards » ne s’appellent plus Ernest, Marcel ou Léon et – pis encore – leur couleur de peau n’est pas la même. Si l’on reprend les propos du journaliste du Matin, ceux-là sont des « envahisseurs étrangers ». Ils ont, de surcroît, adopté la religion mahométane pour laquelle, les plus fous d’entre eux tuent de manière aveugle. Il est vrai que la France a oublié les attentats anarchistes de la fin du XIXe siècle, qui avaient causé tant de morts innocentes… Le poète Laurent Tailhade – qui avait pourtant perdu un œil à cause d’une bombe lancée dans un restaurant, écrivait en 1894 : « Qu’importent les victimes, si le geste est beau ! »

Comme leurs prédécesseurs, une certaine presse se délecte des émeutes, des violences quotidiennes et diabolise ces nouveaux Apaches que l’on appelle « bougnoules » ou « bicots ». Des partis nationalistes et extrémistes ne cessent de gagner des voix en stigmatisant une population, une religion, et un ministre de l’Intérieur, futur candidat à la présidence de la république – qui occupe le même poste que Clémenceau –, parle de « racailles » dont on va débarrasser les honnêtes gens avec l’aide d’une marque de nettoyeurs haute pression !
Face à une telle surenchère verbale, victimes d’humiliations permanentes sous les ors de la République, c’est le moment que choisit l’écrivain Azouz Begag pour démissionner du poste de ministre délégué à la Promotion de l’égalité des chances sous la présidence de Jacques Chirac, au sein du gouvernement de Dominique de Villepin.

Quel parcours pour ce fils de parents analphabètes, ouvriers agricoles venus d’Algérie en 1949 pour servir cette France qui les méprisait, et oublieuse que tant de d’Arabes et de Noirs avaient donné leur sang pour elle durant deux guerres mondiales ! Né en 1957, Azouz a connu la misère et le racisme dans le bidonville du Chaâba à Villeurbanne.

[…] un enfant de l’école républicaine, chercheur au CNRS, ancien ministre, ancien candidat aux élections législatives et régionales, romancier, ami de Voltaire et grand supporter de l’équipe des Bleus emmenée par Kylian Mbappé.

Après un tel chemin, qui – mieux qu’Azouz – pouvait incarner le ministère de « l’égalité des chances », au sein d’une France qui n’associe plus qu’une connotation négative aux mots « immigration » et « islam », et surtout porter un tel ouvrage qui nous appelle à enrayer l’escalade du racisme, en nous faisant prendre conscience que nous sommes tous, à notre échelle, capables de mettre un frein à cette « haine si facile à distiller dans les esprits et les cœurs de jeunes égarés quand ils se considèrent blessés ».
Quinze ans après la démission d’Azouz, la situation n’a fait qu’empirer et il dresse – sans concession ni rien omettre – un bilan terrible de la violence engendrée par une infime frange de cette jeunesse perdue, et qu’il est encore plus facile à identifier que celle des Apaches. Finis les rouflaquettes, le foulard rouge et la casquette à carreaux, le faciès suffit à condamner ces Français qui sont pourtant, comme les autres…
Car depuis plusieurs mois, un polémiste qui n’a jamais été un agneau, s’est transformé en loup. Il rameute autour de ses idées d’une rare ineptie et inculture, une partie de cette France qui n’en peut plus, et attend des réponses de fermeté, que même le plus extrême des partis n’a pas été en mesure d’offrir. Mais il n’est pas très judicieux de hurler avec les loups et – un avenir proche – va nous révéler qu’ils se croient plus nombreux qu’ils ne le sont en réalité. La naïveté emboîte tout naturellement le pas à la perfidie dans la défense des mauvaises causes.

« Un jour, il faudra bien apprendre à s’aimer » nous dit Azouz Begag. Il a raison, car le monde progresse par l’amour et rétrograde par la haine. C’est le sens de cet ouvrage, et en particulier de sa très émouvante conclusion. Nous sommes bien obligés de convenir que dans tous les pays et à toutes les époques, ce furent, d’ordinaire, non les meilleures, mais les pires âmes qui tracèrent à l’Humanité sa voie douloureuse et s’y montrèrent avec le plus d’éclat. Azouz Begag fait partie de ces meilleures âmes qui n’ont aucune vanité personnelle, mais portent au plus haut degré en soi la dignité humaine. Son combat pour l’intégration, le vote obligatoire, la fraternité pourrait paraître utopique. Il a pourtant beaucoup plus de chance de réussir que celui d’un polémiste dont il dénonce l’évidente dangerosité avec ses théories fumeuses du « grand remplacement » et de la « reconquête ».
« Les Français ont encore leur mot à dire. » Alors, aux urnes citoyens, nous invite Azouz !

Jean-Jacques Bedu

Jean-Jacques Bedu

Secrétaire général du Prix Mare Nostrum

Begag, Azouz, Les Français ont encore leur mot à dire, Plon, « Tribune libre », 17/03/2022, 1 vol. 202p. 16€.

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