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Quel fauve menace Rome ? S’agit-il de Néron, l’empereur à la réputation sulfureuse ? Ou d’un réseau de trafiquants ? Le roman policier de Nathalie Cohen, est le second volume d’une série (dont le premier s’intitulait Modus operandi) qui se déroule dans la Rome antique, à une époque particulièrement troublée. Le livre met en scène Marcus Alexander, un vigile, tribun de la première caserne, aux prises avec Lucius, son frère adoptif et ennemi juré. Marcus, bègue aux yeux vairons, dissimule un douloureux secret, connu de Lucius, qui a réussi à le séparer de la femme qu’il aime, sa propre sœur, la Grande Vestale Gaïa Cornelia. Celle-ci a risqué sa vie en tombant amoureuse, et mis au monde un enfant, dont la paternité s’avère problématique. Marcus, toutefois, se montre aussi attiré par la belle Fannia, et a toujours recours aux services de la prostituée Megara. Le roman entrecroise les destinées de ces personnages, sur fond de décadence de l’empire.

Dès le début, l’auteur porte un regard critique sur cette société, que Suétone avait décrite dans La vie des douze Césars. Tigellin, l’âme damnée de Néron, apparaît au centre de ce climat de corruption morale. L’empereur, pour sa part est surtout préoccupé par les spectacles qu’il organise et dans lesquels il se produit. Il a changé physiquement. L’adolescent aux membres fins est devenu un ogre roux.

Presque tous, ils avaient plié l’échine pour échapper à la paranoïa de Néron. Un travers qui avait pris des proportions monstrueuses depuis qu’il s’était libéré de ses tuteurs, Sénèque et Burrus. Désormais, le Prince était entouré d’un nouveau cercle : prêtres orientaux, affranchis nouveaux riches avec bagouzes et boucles d’oreilles, fils de famille gâtés… Et parmi tous ces individus, son propre frère, Lucius Cornelius Lupus, était l’un des plus dangereux.

Lupus, c’est-à-dire le loup, apparaît comme un terrifiant prédateur, reconnaissable à sa bague, à l’effigie de cet animal qu’il incarne. Même Sénèque fait l’objet de critiques. Des personnages de fiction, comme Calvia Crispinella, Palma Voluptas ou Eroticus, flattent le désir des puissants en organisant un trafic d’enfants, dont certains n’avaient pas le statut d’esclaves, ce qui constitue un délit. Le livre met en scène la violence, les rapports sexuels forcés et les sévices de toutes sortes auxquels on les contraint. Il nourrit la trame policière, en forçant Marcus à enquêter après l’assassinat d’une femme qui a reconnu sa fillette au cours d’une vente d’esclaves.

Ton enfant a malheureusement été… mutilé et traité comme un… esclave durant plusieurs mois. Il mettra du temps à parler à nouveau. Il aura des cauchemars. Tu peux remercier Asclépios qu’il ne soit pas mort quand ils l’ont opéré… Tiens, voilà un onguent à base de toile d’araignée pour la cicatrisation, avec la recette d’une tisane apaisante de chamaemelum.

L’autre fil narratif qui permet d’articuler le roman est constitué par le grand incendie de Rome, dont l’auteur décrit l’avancée, et qui occupe près de la moitié du roman. Son implacable progression, les ravages qu’il produit et les victimes qu’il suscite sont représentés avec une implacable minutie. La description, particulièrement réaliste, permet aussi de montrer l’action de ceux qui luttent contre le feu, et celle d’Alcibiades, le médecin, qui soigne les blessures des survivants. Comparé par certains à la ville de Troie en flammes, ou par d’autres à l’Apocalypse, cet incendie alimente les rumeurs les plus diverses concernant son origine. Imputé injustement à Néron, il est récupéré par le pouvoir qui s’en sert pour accuser les chrétiens, érigés du fait de leur croyance, dérangeante pour le culte de l’empereur, en boucs émissaires.

Quelqu’un avait colorié à l’encre foncée les zones sinistrées. Rome gisait là, souffrante, étalée sous les yeux. Il identifia très bien l’axe sud-nord, Circus-Palatin-Forum. Mais une quatrième zone sombre attira son regard : le feu s’était déplacé à l’est ! Il semblait commencer à attaquer le mont Caelius et à lécher l’Esquilin voisin, ses jardins publics et ses belles maisons…

Plus que pour son caractère policier, le livre de Nathalie Cohen intéresse par sa qualité documentaire. L’auteure, qui a publié un essai intitulé Une étrange rencontre : Juifs, Grecs et Romains, connaît parfaitement la période qu’elle décrit, et s’appuie sur une bibliographie qui figure à la fin du livre sous le titre, assez humoristique, Reconnaissance de dettes. La religion intervient à travers les interdits, les sacrifices de purification, les haruspices ou la sorcellerie.

Sur le linteau de la porte d’entrée, il remarqua une nouvelle inscription, encore une, avec un dessin apotropaïque : un gros mauvais œil assiégé par des phalli vindicatifs qui inversaient la malédiction. ARSEVERSE, put-il lire : Que le mauvais sort revienne sur celui qui en est à l’origine.

La vie quotidienne nourriture, travail, distraction, compose une toile de fond qui rend l’œuvre vivante, en soulignant certaines marques de confort, comme l’hygiène, avec l’eau courante et les latrines, que l’on retrouve aujourd’hui, ou les distractions, telle la loterie organisée par Néron. La temporalité fait référence au calendrier romain. La topographie de Rome est scrupuleusement respectée, permettant au lecteur d’évoluer d’un quartier à l’autre, des bas-fonds aux lieux du pouvoir. Le livre permet aussi d’appréhender tous les milieux sociaux, les esclaves, les policiers, les proxénètes, les courtisans, donnant la vision d’une capitale multiculturelle et multiethnique. Marcus est le Graeculus, ou Grecaillon, Cerva et Dositheos, qui ont recueilli l’enfant de la Vestale, sont Juifs.

Cerva travailla encore un peu de pois chiches à l’ail pour en faire une purée. Ce matin, elle était même allée chez le traiteur, au thermopolium de l’angle de la rue, pour commander des poireaux bouillis, l’un des rares plats préparés qu’on pouvait considérer comme casher. Les visiteurs de Jérusalem pourraient manger en toute confiance.

Écrit dans un français familier, entremêlé d’expressions latines, compréhensibles dans le contexte, le livre de Nathalie Cohen, en dépit de son érudition, apparaît très accessible au lecteur contemporain. Les thématiques (pédophilie, jeu de pouvoir, promoteurs immobiliers sans scrupule) et le langage moderne installent une proximité entre la Rome antique et notre époque. D’une lecture plaisante et fluide, il séduira ceux qui cherchent à se cultiver, et approfondir leur connaissance de l’Antiquité, tout en se délassant.

Cohen, Nathalie, « Un fauve dans Rome« , Flammarion, Littérature française  – Modus operandi, n° 2, 23/02/2022, 1 vol. (304 p.), 22€

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Chroniqueuse : Marion Poirson

Chroniqueuse : Marion Poirson

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