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Comme nous existons – Kaoutar Harchi

Le personnage du roman de Kaoutar Harchi ne prononce jamais son nom. Comme si elle ne racontait pas seulement son histoire, mais celle de toute une génération. Enfant d’immigrés maghrébins, Kaoutar n’est chez elle ni ici, ni là-bas. Partagée entre deux rives méditerranéennes, elle est en quête de repères, d’un port d’attache. Déchirée entre un Maroc lointain et inconnu qu’elle ne connaît qu’à travers le film du mariage de ses parents, et une France qui la rejette.
Kaoutar Harchi relate l’écrasante réalité du quotidien vécu par les communautés maghrébines françaises. Un racisme institutionnalisé qui sévit au quotidien, dans l’ombre. La danse macabre des violences policières rappelle que, coupables de délit de faciès, les Français d’origine maghrébine ne seront jamais vraiment chez eux. L’impression de ne pas être à sa place pousse femmes et hommes à se justifier constamment de leur présence dans ce pays.

Il cherchait à justifier notre présence sur ce territoire du sud, mais plus encore en ce pays, cette France, hanté qu’il l’était bien plus que Hania ne le fut jamais, par cette impression que nous n’étions pas véritablement à notre place, que pour nous, rien n’était encore gagné, qu’au fond, nous étions dépourvus de cette légitimité qui assurait à chacun le sentiment d’être chez lui. Et plus encore, privés de la garantie ultime – le privilège bourgeois, le privilège blanc – que nous ne serions jamais chassés.

Cette justification, elle passe par la réussite scolaire qui – dans un monde idéal – ouvrirait les portes au champ des possibles. Mais, même dans l’Éducation nationale le handicap de n’être pas blanc est un obstacle. Kaoutar n’a pas les yeux bleus. Ses cheveux ne sont pas blonds. Ils sont trop bouclés, comme ceux d’une sorcière. Traitée comme une bête de foire, on lui caresse la tête afin de toucher cette étrange chevelure crépue. Elle est la petite arabe, résultat direct de l’histoire coloniale et du regroupement familial, une image sortie de son livre d’histoire. Heinrich Heine, juif, confessait s’être converti à la chrétienté, car c’était l’unique ticket d’admission à la culture Européenne. Aujourd’hui, Kaoutar Harchi prouve que, seule la peau blanche, est un gage de sécurité ; un privilège qui ne s’acquiert pas par le mérite, mais par le droit du sang.
La narratrice décrit avec tendresse et sincérité l’obsession de ses parents afin de la protéger au sein de l’école et d’un monde impitoyable et discriminant. Alors c’est au tour de l’enfant, en inversant les rôles, de protéger ses parents de la violence qu’elle subit chaque jour, pour n’être pas assez blonde, assez française…

Et quelle fut la source de la fragilité de ma mère, si ce n’est, avant toute autre, la mienne ? Et jamais je ne sus l’aimer, cette mère, sans cacher au creux de cette dévorante passion une demande de pardon. Inclinaison née de ce que j’observais chaque jour : cette lutte pour que je sois assurée, rassurée, dans ce monde, d’avoir, quelque part, une place.

Dans un style comparable à celui de Fatima Daas, la sociologue Kaoutar Harchi se fait la porte-parole de toute une communauté d’enfants d’immigrés. Elle nous expose sans fard une réalité violente qui se déroule sur le pas de notre porte, et face à laquelle nous tournons la tête, oscillant entre le dédain et un mépris qui nous rend supérieur. Il ne faut toutefois pas confondre dédain et mépris, le premier se nuance d’une ébauche de pitié, le second d’horreur…

Éliane BEDU
articles@marenostrum.pm

Harchi, Kaoutar, « Comme nous existons : récit », Actes Sud, « Domaine français », 18/08/2021, 1 vol. (139 p.), 17€.

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Rarement un roman ne donne l’impression d’entrer à la fois dans une maison, un village et une mémoire comme Kaïssa, chronique d’une absence.

Dans les hauteurs de Kabylie, on suit Kaïssa, enfant puis femme, qui grandit avec un père parti  en France et une mère tisseuse dont le métier devient le vrai cœur battant de la maison. Autour d’elles, un village entier : les voix des femmes, les histoires murmurées, les départs sans retour, la rumeur politique qui gronde en sourdine. L’autrice tisse magistralement l’intime et le collectif, la douleur de l’absence et la force de celles qui restent, jusqu’à faire de l’écriture elle-même un geste de survie et de transmission.

Si vous cherchez un roman qui vous serre le cœur, vous fait voir autrement l’exil, la filiation et la parole des femmes, ne passez pas à côté de Kaïssa.

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