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À l’occasion de l’exposition des dessins de l’artiste Najah Albukai à la Galerie “Fait et Cause, les éditions Actes Sud et l’association “Pour Que l’Esprit Vive” publient dans “Tous témoins. Dessins de prison. Syrie, octobre 2015 – juin 2020”, des dessins des prisons syriennes accompagnés de textes d’écrivains, de photographes, de journalistes, de toutes nationalités. La publication et l’exposition rappellent les mouvements de protestation contre le régime de Bachar el Assad, le 15 mars 2011, dans le sillage des Printemps arabes dont “la Syrie est devenue le tombeau” relève avec la lucidité du pessimisme, l’essayiste espagnol Santiago Alba Rico.
Le soleil brille dehors, mais les pages de ce livre plongent dans la nuit et le silence. Seuls les dessins muets crient la douleur de ces corps torturés dans ces positions absurdes. L’imagination des hommes pour inventer des moyens de torture est sans borne. La nuit et le silence. Silence mortifère qui se condamne lui-même en Syrie (mais à quel prix ce silence est-il brisé !) Silence horrifié. Silence blessé d’une humanité meurtrie : le sort réservé à un frère, c’est à l’humanité tout entière qu’on le fait subir. Najah Albukai est né à Homs, la troisième ville de Syrie. Il a étudié aux Beaux-Arts de Damas et de Rouen, avant de fonder une famille en Syrie. Il ne s’intéressait pas à la politique avant de se joindre aux manifestations de 2011. Il est arrêté une première fois en mai, une seule journée. Puis en 2012, un mois entier, “un mois de torture en continu” confie-t-il à la journaliste franco-syrienne Hala Kodmani. Il se fait oublier, avant d’être arrêté une troisième fois, du 3 septembre au 11 novembre 2014, en essayant de quitter le pays avec sa famille. Abeer, son épouse, mobilise toute son énergie pour conquérir sa libération qu’elle obtient en échange d’un important pot-de-vin au juge. Il en faudra un autre pour quitter le pays. Beyrouth d’abord, puis la France, à Yerres dans l’Essonne.
Albukai dessine la guerre et la prison syrienne, section de sécurité 227. Les traits brouillés mais précis de l’encre frappent le regard. Le blanc de la page devient presque insolent à éclairer ainsi une ligne du corps qui ne devrait pas se voir. Page après page, un film se projette sous nos yeux, sous nos doigts, de l’arrestation à l’alignement des corps assassinés. Ces méthodes nous rappellent les pires heures de l’histoire. Soixante-neuf jours. Durant ces deux mois et huit jours, il a vu mourir trois cent quarante et un prisonniers. “Quand trois mouraient sous les tortures, cinq succombaient aux infections diverses”. Pour évacuer les corps des prisonniers, les bourreaux hurlent aux prisonniers vivants de se mettre en caleçon et de les transporter à l’aide d’une couverture. Plusieurs des dessins de Najah Albukai témoignent de ce supplice après le supplice. La vue rendue, contemplant de ces dessins la vérité crue, comme Œdipe, nos yeux ne peuvent se détacher en même temps que nous voudrions les crever.
Mais non, il faut témoigner. Comme Najah Albukai. Comme le poète irakien Sinan Antoon, le marocain Mohamed Berrada, l’écrivaine libanaise Dominique Eddé, l’écrivain égyptien Alaa El Aswani, la poétesse algérienne Souad Labbize, l’historien palestinien Elias Sanbar, mais aussi Olivier Py, Laurent Gaudé, Wajdi Mouawad et d’autres encore : tous témoignent, chacun apporte sa contribution, son éclairage, son cœur, sa révolte, sa rage sur l’état du monde. Marijosé Alie nous lance son interrogation comme Dieu à Caïn après le meurtre de son frère, “Où est-il le hurlement du monde ?” Qu’as-tu fait Caïn de ton frère, ton frère en humanité ? En Occident, en France, nous célébrons le souvenir des victimes du terrorisme par des listes de noms qui s’allongent sans cesse. “Au Sud […] les victimes du terrorisme […] sont toujours anonymes”, souligne Sinan Antoon. Il dénonce “la perpétuation d’un système mondial fondamentalement injuste […] qui détruit la nature et aggrave jour après jour l’inégalité des êtres humains, dans la vie comme dans la mort”.
D’un auteur à l’autre, les textes se répondent, se complètent, peignent un tableau de la situation du monde, du Moyen-Orient à la condition féminine partout dans le monde, du racisme étasunien à la forêt amazonienne. Dominique Eddé insiste sur la condition des femmes, dont chaque crise, chaque guerre, chaque fanatisme, aggrave la situation de soumission, au père, au frère, au mari, au fils, entre viol et servitude. “Les régimes révolutionnaires se mettent souvent à ressembler au pouvoir qu’ils ont remplacé”, note avec pessimisme le britannique Alan Riding. Que reste-t-il alors ? Mohamed Berrada ne voit que la raison et l’art, “ces poèmes, romans, chansons, films, œuvres plastiques et graphiques”, toutes ces œuvres qui “décrivent les ravages de la tyrannie” et surtout qui “nous mettent en garde contre sa propagation à l’échelle du monde”. Wajdi Mouawad ne dit pas autre chose, pour qui “le talent […] renverse l’horreur”. Son œuvre entière est traversée par ses engagements et sa foi en l’art. C’est lui qui met en scène le samedi 20 mars, à la “Maison de la Poésie à Paris”, la présentation de l’exposition et du livre. Les dessins de Najah Albukai et “Tous témoins” disent la barbarie et le peu d’humanisme dont l’espèce humaine fait preuve.

Jacques A. Bertrand précise justement que le mot “humain” venait “d’un mot indo-européen qui signifiait chose / ou fils de la Terre”, comme le mot “humilité” vient de humus. Il a encore raison de nous dire “Restons humbles. Mais résistants”.

Marc DECOUDUN
contact@marenostrum.pm

Sous la direction de Farouk Mardam-Bey, dessins de Najah Albukai, “Tous témoins”, Actes Sud / Pour que l’esprit vive, 17/03/2021, 1 vol. (160 p.), 25,00€

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