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Sur le fil de leur vie simple, “Les Funambules” que convoque le dernier roman de Mohammed Aïssaoui envoûtent le lecteur. Le questionnement intime et singulier du narrateur embrasse les universelles interrogations de chacun, celles qui dépassent le seul individu.

Il est des livres qui nous surprennent. Un récit détonnant, un retournement inattendu, un dénouement singulier réjouissent le lecteur en quête de sensations, de nouveautés, d’originalité.
D’autres romans ont la simplicité qui parle au cœur. Ils révèlent une humanité ni mièvre, ni larmoyante, ni douce, ni brutale, si ce n’est d’une dureté réaliste. “Les Funambules” de Mohammed Aïssaoui appartient à cette catégorie de roman. Il nous fait du bien, car il dessille notre regard. Notre vision du monde change.
Le personnage principal est né “Là-bas” ; il est arrivé en France à l’âge de neuf ans, avec sa mère qui parle peu, et mal, le français. À trente-quatre ans, il est devenu écrivain. Il écoute et rédige les parcours de vie des personnes ordinaires. Or, personne n’est ordinaire : les démunis, les accidentés de la vie, les bénévoles, tous ces gens qu’on croise nourrissent des histoires dont on ne sait rien.
Ou plutôt dont on ignore tout.
Le narrateur cherche à comprendre comment ces anonymes se construisent autour, grâce, malgré, leur faille. “Quand je rencontre quelqu’un je me demande quelle est sa fêlure : c’est ce qui le révèle”. Petit à petit, c’est la sienne propre qui se dévoile.
Et le lecteur se laisse embarquer. Il se laisse toucher. Chacun des engagés, des bénévoles aux Restos du cœur ou parmi les Petits Frères des Pauvres, tout comme les personnes accueillies, chacun de ceux que le narrateur rencontre porte en lui une histoire singulière. Chacun avance, tant bien que mal, sur son propre fil invisible, dans un équilibre précaire. Un faux mouvement, un petit rien, suffit parfois à faire tomber une vie dans le vide et la détresse. “À quel moment le funambule ne tient plus sur le fil ténu de la vie et bascule ?” Ne sommes-nous pas tous, nous aussi, des funambules ? Nos parcours ne sont pas nécessairement aussi chaotiques que ceux des personnages du roman, mais qui pourrait prétendre n’avoir aucune fêlure ? “Chaque être est un exil” conclut le narrateur.
Suspendu à presque rien, le funambule n’a pas le choix. Reculer est impossible. En dessous, le vide. Pas après pas, il ne peut que regarder droit devant, comme il peut. Toute la force du roman réside là. L’empathie ne tombe pas dans le “pathos”. Ni victimaire ni angélique, le récit donne la voix à ces femmes et à ces hommes abîmés, à ces sans voix qu’on ne veut pas entendre. Mohammed Aïssaoui navigue habilement entre les écueils simplistes : faire une force de sa faiblesse, ce qui ne tue pas nous rend plus fort. Car voilà, les vents contraires tuent aussi parfois. Et s’en sortir (sortir de quoi ?) comme le narrateur, ce n’est pas oublier. Oublier la précarité, l’humiliation, la honte. Il s’agit d’apprendre à vivre.
Une des vertus de la littérature est d’accéder à différentes vies, à des points de vue, à des regards autres. Chacun de ces personnages nous apprend à considérer ces foules d’anonymes que nous croisons dans leur profonde et singulière altérité. Ne pas détourner le regard d’un homme endormi sur un banc. Ne pas juger les modèles des uns avec notre propre regard. Chaque expérience est unique. Il n’y a pas de héros dans ce roman. Il est peuplé des autres, nos semblables, nos frères.

Marc Decoudun
contact@marenostrum.pm

Aïssaoui, Mohammed, « Les funambules », Gallimard, 03/09/2020, Disponible, 1 vol. (218 p.), 18,00€

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