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Pourquoi faudrait-il se préoccuper d’un Au-delà ? Parce que d’autres y ont cru qui ont laissé de leurs explorations ou de leurs visions des témoignages ? Quels témoignages et comment leur accorder quelque crédit ? À partir de quels indices, quels matériaux un peu fiables un défenseur de la vie post-mortem pourrait-il construire sa plaidoirie, emporter le morceau devant un public de mécréants, de sceptiques, de matérialistes radicaux ? Pas grand-chose à vrai dire qui ait acquis l’autorité d’une preuve scientifique comme notre monde aime à les convoquer pour affaiblir, dénoncer – pour anéantir. Des doctrines religieuses et philosophiques, des traditions populaires sur les esprits et les sanctions d’outre-tombe, des faits paranormaux sur les fantômes et les tables tournantes, des rites funéraires attestant de certaines croyances, des dialogues attribués à des morts imaginés par des auteurs, de Platon à Pierre Macherey, des expériences de mort imminente rapportées en des termes doucereux, des visions fantastiques proposées par des artistes visionnaires ou absolument fous.

Mais que disent précisément ces textes et documents du voyage qui commence par le décès ? Que nous apprennent-ils ? Où va le mort ? Reste-t-il dans nos parages et combien de temps ? Faut-il l’en chasser ? Les rites funéraires sont-ils une invitation courtoise mais ferme faite au mort à prendre le large ? Une fois partis, où vont les morts ? Sont-ils encore cela qu’ils étaient avant de franchir la Porte ? Leur demande-t-on des comptes ? Payent-ils des “erreurs”, des “fautes” ? Vient-il un temps où la paix leur est garantie ? Gagnent-ils une sorte de Paradis comme on a pu l’imaginer ? Ou bien reviennent-ils comme ces acteurs à qui on demande de refaire une prise – un nombre infini de fois, n’étant jamais bon ?

Pierre A. Riffard, le maître d’œuvre de ce beau volume offert à notre inextinguible curiosité par la célèbre collection “Bouquins”, explique, dans son introduction qu’il a recensé cinquante événements possibles de l’après-vie, à savoir : “survie dans la tombe ou errance comme fantôme, Jugements des morts ou vision panoramique de son passé, résurrection des corps ou transmigration des âmes, mutation en ancêtre ou transformation en astre, réintégration dans la nature ou éternel retour, vie d’ombre sur terre ou éternité impersonnelle de l’esprit, etc. Surtout – n’oublions pas – “paradis !” Cinquante, c’est beaucoup et c’est très peu au regard de l’extraordinaire foisonnement des expériences et des imaginaires. Cinquante, que l’auteur croit d’ailleurs pouvoir rattacher à trois scénarios principaux, et pas un de plus. Ce qu’il appelle d’abord le “scénario antique” (Mésopotamiens, Hittites, anciens Grecs, Juifs d’antan, premiers Chinois) n’offre aux défunts dans l’Au-delà rien de très excitant, des vies d’ombres, des vies léthargiques, très pâles images de ce qu’ils furent. Aux âmes alanguies, ennuyées, une “seconde mort ” est parfois promise après quoi elles sont définitivement annihilées. Le “scénario pieux” imaginé par les monothéismes est, lui, construit à partir d’une dualité irréductible entre Enfer et Paradis avec la cohorte des âmes se dirigeant vers l’un ou vers l’autre et toutes les angoisses attenantes. Le “scénario exotique”, enfin, propre à divers chamanismes comme à l’Inde hindouiste et au Tibet bouddhiste, parie sur un “retour” dans une forme animale (métempsychose) ou humaine (réincarnation), voire sur une union mystique qui peut prendre différentes formes : intronisation dans un collectif d’ancêtres, réintégration dans la Nature, identité avec l’Absolu, fusion avec le Vide. Trois scénarios aboutissant à six dénouements majeurs : vie végétative d’Ombre souterraine ; annihilation de l’âme après la mort du corps ; Enfer ; Paradis ; transmigration ; union avec l’Absolu. Edgar Morin déjà, dans “L’Homme et la mort”, en 1970, avait procédé à ce genre de décantation et de réduction.
Cette diversité qu’on supposait se réduit donc en réalité à une peau de chagrin ou de consolation ; elle laisse clairement entendre que le pressentiment de la mort et l’expérience plurielle qui en est rapportée appartiennent à ce qu’il convient de nommer une sorte d’invariant anthropologique par-delà les époques et par-delà les cultures. Les morts, nous expliquent tous ces textes, sont en croissance continue, sur le plan physique comme psychique. Deux modèles ici. D’un côté les prolongations qui évoquent la mue du serpent qui change et change encore tout en restant identique à lui-même. De l’autre la rupture qui voit le mort abandonner une forme pour une autre, transformation qui évoque celle de la chenille devenue papillon. Commune à ces diverses mues, plus ou moins radicales, l’idée que le mort commence toujours par se “dé-former” pour se “trans-former” avant de se “re-former”.

Passionnante enquête menée par celui qui est déjà, dans la même collection, l’auteur de “L’Ésotérisme” (1990) et, sept ans plus tard, de “L’Ésotérisme d’ailleurs”, épaulé pour la circonstance d’Élisabeth Andrès et Gilbert Pons, équipe des plus réduite pour affronter un si grand et intimidant travail. Le questionnement sur l’Au-delà est tour à tour religieux (É. Andrès), scientifique (P.A. Riffard), parapsychologique (P.A. Riffard), philosophique (P.A. Riffard), ésotérique (P.A. Riffard), littéraire (G. Pons). Près de 1200 pages pour se familiariser avec des contrées qui resteront, et quoi qu’on fasse, “Terra incognita”.
Pour conclure la recension d’un grand Livre, on aime redonner la parole à celui qui l’a porté si longuement en lui, si patiemment mûri, a su débrouiller pour nous des éternités d’arguties autour de quelques idées en somme assez simples et tout à fait belles :

Penser, imaginer, expérimenter l’après-vie et l’Au-delà, c’est une façon, en vie, de s’affirmer plus fort que la vie et la mort, aussi fort que l’amour. Être, c’est peu, disparaître aussi, c’est peu. L’important, ce sont les transformations, les anticiper, les vouloir. On peut, on doit changer.

Pierre A. RIFFARD

Jean-Philippe de TONNAC
contact@marenostrum.pm

Riffard, Pierre A. Andrès, Élisabeth, Pons, Gilbert, “La Vie après la mort”, Robert Laffont, “Bouquins”, 11/02/2021, 1 vol. (1184), 32,00€

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