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En 1982, “Le miasme et la jonquille”, d’Alain Corbin, que l’on a rattaché au courant de la micro-histoire, se focalisait sur l’analyse d’une société à travers ses imaginaires. Aujourd’hui, le livre de Brian Fagan et Nadia Durrani, “Une Histoire horizontale de l’humanité”, écrit dans une langue fluide, se penche sur l’évolution du lit, relégué récemment à la sphère de l’intime, mais dont l’histoire se confond avec celle de l’humanité.

Dans cet ouvrage, aussi clair que passionnant, les auteurs dressent un historique du lit et de la chambre à coucher, de la préhistoire à nos jours, qui concerne non seulement le monde occidental, mais l’ensemble de la planète, avant d’aborder quelques axes privilégiés. Le sommeil, les relations sexuelles, la naissance, la mort, les lits partagés, l’invention des lits mobiles, puis le passage de la chambre à coucher, lieu public dans certains cas, avant sa privatisation, se trouvent ainsi questionnés. En effet, nos habitudes et nos modes d’appropriation de cet espace varient considérablement selon les lieux et les époques.
C’est sur une citation de Groucho Marx, “Il y a ce qu’on peut faire dans un lit et le reste. Le reste ne vaut pas cher”, que s’ouvre le livre. Cette boutade montre l’importance accordée à un espace pourtant réduit, mais essentiel sur le plan de la réalité et de l’imaginaire. Le lit a inspiré de nombreux artistes, au fil du temps, et ses traces les plus anciennes (70 000 ans environ), creusées dans la terre ont été trouvées dans une grotte d’Afrique du Sud. La forme proto germanique du mot anglais “bed”, qui signifiait “lieu de repos creusé dans la terre”, et la fonction universelle du lit, dédié justement au repos, relaient cette conception très ancienne.

Au début de l’humanité, le couchage aérien a permis de se protéger, en raison de la vulnérabilité induite par le sommeil ou l’allaitement. C’est la maîtrise du feu, en éloignant les prédateurs, qui a permis aux hommes de se regrouper autour du foyer pour y dormir, bénéficiant ainsi de sa chaleur et de sa sécurité, sur un lit composé d’herbes sèches et de peaux de bêtes. Elle a aussi fait émerger des notions comme l’habitat fixe et les liens du sang. Les découvertes archéologiques révèlent la façon de dormir de nos lointains ancêtres. Ainsi, un site des Orcades, occupé entre 3200 et 2200 avant notre ère, a exhumé des habitations de pierre, les premières dans les îles britanniques, qui ont contribué à modifier l’équilibre entre la vie et la mort. Ces constructions présentent des couchettes taillées dans la pierre. Si les lits en bois ont existé, il n’en reste en revanche aucune trace. D’autres restes d’habitation ont été retrouvés du côté de Stonehenge. Comme dans les Orcades, les lits servaient à dormir et demeurer au chaud. À Malte et à Gozo, on peut voir, datant de la même époque, des figurations de lits pourvus de pieds sur des fresques et des statuettes montrant un personnage sur un lit, qui représentaient peut-être des divinités ancestrales. Elles nous permettent de formuler l’hypothèse que le lit, outre sa fonction domestique, constituait “une plate-forme cosmologique reliant les vivants à leurs ancêtres”. Toutefois, la plupart des gens ont dormi au ras du sol, dans des positions très diverses, durant de nombreux siècles. En Chine, au contraire, on trouve très tôt des lits surélevés, et le climat sec de l’Égypte a permis la conservation d’un somptueux mobilier, en particulier des lits qui ont inspiré ceux des Grecs et des Romains. L’Europe médiévale en présente des modèles très différents, du plus sommaire au plus raffiné, selon la classe sociale de son propriétaire. Puis, à la Renaissance, le baldaquin, inventé par les Italiens, investit les riches maisons européennes. À l’époque prémoderne, il devient le bien le plus coûteux de la maisonnée. Au XIXe siècle, les exigences sanitaires se multiplient concernant la literie, mais la raréfaction de la domesticité au XXe simplifie les modes de couchage, avec, en particulier, l’invention de la couette.

L’étude de l’histoire montre que la nuit de sommeil, telle que nous la concevons aujourd’hui, est le résultat d’une évolution, en partie due à l’invention de l’électricité, mais aussi au matérialisme et à l’agitation du monde moderne, qui ont diminué la peur des ténèbres. Les rêves ont toujours suscité un intérêt, mais leur interprétation se modifie selon l’époque, de L’Antiquité aux chercheurs contemporains, pas toujours dans la lignée de Freud. La durée du sommeil se partageait autrefois en deux phases distinctes, séparées par une période d’éveil où l’on pouvait se livrer à de multiples occupations. De nos jours, en revanche, la planification temporelle a suscité une industrie destinée à favoriser l’endormissement et le réveil à heures fixes, celle des barbituriques. Pourtant, paradoxalement, on a souvent mis l’accent sur la réussite des figures célèbres aux faibles besoins en sommeil.

Le lit abrite aussi l’acte amoureux, destiné à la procréation dans le cadre conjugal, pour les Grecs et les Romains, le plaisir se prenant auprès des prostituées. Déjà, chez les Sumériens, considérant le mariage comme une transaction, “amour” était synonyme de “délimiter une terre”. Ces notions se sont perpétuées en Occident, mais on retrouve cette conception en Chine, où les rideaux du lit symbolisaient le lien unissant l’épouse à son mari pour la vie. Les empereurs avaient une vie sexuelle aussi active que cadrée, l’Angleterre victorienne est restée célèbre pour sa pudibonderie, alors que les îles Trobriand vivaient sous un régime matriarcal, et que “L’Épopée” de Gilgamesh célèbre le plaisir. Les textes romains et égyptiens évoquent les joies des ébats amoureux, et les Chinois des temps anciens avaient popularisé des manuels très explicites. Pendant longtemps, la promiscuité des lits a écarté la notion d’intimité.
Conséquence du devoir conjugal, la parturition a été maintes fois représentée à la préhistoire et dans l’Antiquité. Des textes mésopotamiens nous enseignent qu’elle se déroulait sur une chaise, et non dans un lit, mais que ce dernier accueillait l’accouchée pour qu’elle se repose ensuite et s’y purifie. On retrouve la même pratique en Égypte, dont des papyrus relatent les pratiques des sages-femmes. On a retrouvé à Pompéi des instruments chirurgicaux utilisés pour les accouchements. On s’est soucié de la santé de la mère et de sa douleur, mais c’est le XX è siècle qui a apporté de nets progrès dans ce domaine, en permettant de sauver la vie de la plupart des mères et de leurs enfants. À l’opposé de la vie, la mort reste aussi intimement liée à la présence du lit, (d’ailleurs, dans certaines langues, comme l’ancien phénicien et l’ougaritique, le mot « cercueil » est à l’origine de celui qui désigne le lit dans l’Ancien Testament) et a donné lieu à des rituels, notamment en Mésopotamie, en Égypte ou en Nubie, que détaille le livre de Nadia Durrani et Brian Fagan. Chez les Grecs et les Étrusques aussi, l’opulence accompagnait le défunt dans sa tombe. En Asie ou en Occident, rois ou empereurs rendaient leur mort publique, en particulier pour des questions de succession, le décès du souverain signifiant la désignation de son héritier. Les dernières paroles, vraies ou apocryphes, des célébrités ont souvent été rapportées. Mais l’époque contemporaine s’attache de plus en plus à dissimuler la mort, considérée comme dérangeante. L’homme, être social, se cache pour mourir.
Cette dimension sociale n’existait pas autrefois que dans la mort. La vie offrait des occasions de lits partagés, dont le plus célèbre fut celui de Ware, aux voyageurs dans les auberges. Le livre en recense de multiples exemples. Dans certaines civilisations, et plus particulièrement au Japon, il était courant que les membres d’une famille occupent le même lit. La pratique des déplacements, de travail, militaires ou touristiques, a aussi favorisé l’invention du lit de camp, qui existe depuis l’Antiquité, même si leur technique s’est nettement améliorée.

Mais le lit ne servait pas qu’au repos ou à la conception des enfants. Dans son acception publique, il permettait de rendre la justice. Au Moyen Âge, des souverains anglais ou français y tenaient audience. On trouvait aussi des lits de parade leur servant d’écrin, notamment quand leur fin approchait. À la Renaissance, celui d’Élizabeth 1re était réputé pour sa magnificence, et constituait l’un des décors d’une existence “chorégraphiée à la minute près”. Ceux du Roi Soleil, très nombreux, s’accompagnaient d’un protocole, concernant le lever et le coucher royal, destinés à asseoir le pouvoir monarchique. Quant à la Chambre de Louis XV, elle faisait également office de conseil.

Aujourd’hui, le lit joue un rôle essentiel dans la préservation de l’intimité. Espaces discrets, lits séparés, souci de décoration manifestent cette évolution des mœurs. La chambre actuelle répond au besoin de se réfugier loin de l’agitation citadine, et s’efforce d’allier confort et sérénité. Qu’en sera-t-il des lits du futur, fortement connectés ? C’est sur cette question que s’achève ce livre passionnant, très documenté, qui se lit très agréablement.

Marion Poirson-Dechonne
articles@marenostrum.pm

Fagan, Brian Murray & Durrani, Nadia, “Une histoire horizontale de l’humanité”, traduit de l’anglais par Hélène Collon, Albin Michel, “Essais”, 29/09/2021, 1 vol. (295 p.), 21,90€

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