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C’est une poésie que l’on peut entendre, murmurée peut-être par la voix de quelque souvenir, d’un spectre bienveillant, d’un aède assis là. Des mots prononcés dans la splendeur des fins d’été ou des illusions du printemps à venir, qui vibrent des sensations du monde.
Louis Adran nous offre, dans son deuxième recueil publié chez Cheyne, une géographie des émotions, souvent heurtées par les affres de la mémoire. Un espace de l’intime qui se prononce à bas bruit, dans l’hésitation d’une écriture greffière posée sur le vent. Les animaux, les arbres, les rues, le fleuve, veillent au déploiement de ce qui peut être dit.
Le premier texte du livre, Traquée comme jardin, est le chuchotement d’une émotion douce et inquiétante tout à la fois. Une sœur, souffrante, fille de la nuit et des bois alentours, gagne le jardin puis les chambres. Elle capte la lumière diffuse des aubes et l’éclat de la pénombre. Elle est blessée, elle s’est reconstruite malgré la douleur. Celui qui écrit l’accompagne – leurs peaux se touchent parfois. Les deux êtres convoquent dans leurs dits les bibelots et autres jouets d’enfant. Illusion de l’écriture ou de l’histoire vécue ? Le poète se montre impuissant à vouloir trop dire :

Mais je ne me souviendrai de rien, ni des toits laqués ni de ta peau écrue, et vivre n’était alors qu’un défaut de l’œil gauche j’ai dit.
Le jardin gonflait dehors l’étendue des phrases vaines, sous les lauriers les murs de bauge
des voix simplement

Mais il parle pour continuer de décrire l’impression de détresse, la torpeur des sentiments et l’empêchement d’une écriture sereine. L’espoir de saisir la traquée n’est cependant pas tout à fait enfui. Car elle peut offrir, parmi les songes, quelque présent :

D’elle en tombant survivront sans doute le feu, la routine des ombrages bègues et l’or.

Une même voix chuchote à travers les pages du deuxième poème, Nu l’été sous les fleurs. La rêverie porte vers les jours où le mois d’août s’achève dans les rues encore chaudes d’une ville orientale. Les phrases tentent de raconter la topologie d’une lascivité un peu mélancolique, d’une moiteur nécessaire :

Nos corps habillés de peu cherchant la touffeur brune d’une ultime frondaison, d’une île.

Rimbaldiennes parfois, ces phrases détaillent “des dimanches de fête où nous rangions les cordes, les habits trempés les lettres, les sentiments, au fond d’armoires péniblement acajou ou prune“. Là encore, la poésie ne peut tout dire, sinon la beauté noire des freux, le visage de l’oncle ou “le déclin des herbes brûlées“. La clé de ce parcours se trouve au moment de refermer le livre : dans les quartiers d’une autre ville, au soleil de septembre, il n’est alors plus possible d’écrire.
Mais Louis Adran utilise avec finesse quelques références à ses textes antérieurs (comme son livre “Cinq lèvres couchées noires“, Cheyne, 2020), rédigés sans doute dans de précieux “cahiers noirs”. Tout n’est donc pas perdu : les souvenirs peuvent renaître malgré tout, fragiles et prometteurs, dans les pages noircies et raturées.

En somme, ces deux poèmes révèlent, par leur tenue sensuelle et la précision des mots, ce que peut être l’acte impossible du poète : annoncer à qui veut le croire ce qui ne sera définitivement plus. Lisez-les pour ressentir, alors que tombent incessamment les pluies d’hiver, la chaleur délaissée de ces moments d’avant.

Alexandre Blaineau
articles@marenostrum.pm

Adran, Louis, Nu l’été sous les fleurs précédé de Traquée comme jardin, Cheyne, Collection verte, 2021, 1 vol. (96 pages), 17 €.

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